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Madres Paralelas : Tout sur ma Mère Patrie

Deux mères, deux bébés, un paquet de problèmes. Dans son dernier long-métrage, Almodóvar, notre réalisateur ibère et emo préféré à nous autres modérés Français, mêle sa palette habituelle de personnages féminins à fleur de peau aux prises avec les épreuves du quotidien et l’histoire politique de l’Espagne encore divisée à ce jour sur la résolution de son passé franquiste. Madres Paralelas, en gestation depuis longtemps, témoigne d’une forme de pudeur inédite pour le trublion de la Movida. Comment avancer dans nos petites histoires quand la Grande Histoire nous retient ? Madres Paralelas raconte en image le blocage émotionnel du trauma mémoriel et les enfants qui continuent de naître au milieu.

Janis et Ana, deux femmes de générations et de milieux différents, accouchent en même temps de leur premier enfant non désiré. Si Janis est folle de joie d’accueillir ce petit accident dans sa vie, Ana, elle, est morose et anxieuse. Leurs deux petites filles seront échangées suite à un passage en unité d’observation et les destins des deux parturientes, destinés a priori à être parallèles, vont à nouveau se croiser et se collisionner. On pouvait voir dès 2009 une occurrence à un film imaginaire nommé Madres Paralelas dans le plutôt atone Etreintes Brisées. Un jeu de piste avec le public mais aussi avec le réalisateur lui-même puisqu’Almodóvar confie volontiers que l’écriture et la conception de cette histoire de mères entremêlées a été longue et ardue. Et pour cause, il s’attaque à une plaie encore sensible de l’histoire de l’Espagne : le franquisme et les fosses communes dans lesquelles ont été enterrés les opposants exécutés par le régime fasciste. Le point d’entrée choisi pour traiter cette thématique sinueuse et polémique est, comme toujours chez le sémillant castillan, l’intimité de femmes aux émotions complexes. Avec une maîtrise impressionnante de la densité, Almodóvar mêle sophistication formelle, symbolisme psychologique et substrat politique profond. Il construit ainsi une œuvre brûlante et affinée, dont l’émotion brute est canalisée avec minutie dans une rétention délicate induite par le sens même de son récit. 

De fait, le film raconte quelque chose de l’interruption et de la stagnation (comme la goutte de lait maternel en suspens au bout d’un téton dans l’affiche du film censurée par Instagram pour la postérité) en suivant deux personnages qui avancent soit dans l’ignorance, soit dans le mensonge, soit un peu dans les deux. Janis est pourtant en quête de vérité. Photographe portraitiste comme son grand-père, c’est avec un souci d’authenticité qu’elle prend en photo un anthropologue judiciaire qui peut l’aider à faire avancer l’excavation de la fosse commune dans laquelle son aïeul est enterré. De l’idylle avec l’anthropologue naîtra une enfant qu’elle n’aura pas l’occasion d’élever suite à un caprice fâcheux du hasard. Après l’introduction sur la rencontre et le lancement des démarches nécessaires pour obtenir l’autorisation de lancer les fouilles (spoiler alert : les lenteurs de l’administration sont universelles), le film se lance dans une forme de parenthèse durant laquelle la vie et ses petites contrariétés s’imposent aux personnages dans une partie de chassé-croisé intense. La manière dont les expériences contrastées de leur maternité nouvelle affecte Janis et Ana va les conduire chacune à une forme de libération. Janis semble être en position d’ascendant au début, elle qui se réjouit de son rôle et qui a l’autonomie nécessaire pour y faire face. C’est elle qui apprend à l’ignorante Ana qu’éplucher des pommes de terre pour faire une tortilla, « c’est pas difficile ». Pourtant c’est aussi Janis qui va se placer dans une position intenable empêchant toute évolution pour l’une comme pour l’autre. Et c’est Ana, mue par un instinct d’amour d’abord invisible à l’œil nu (coup de maître dans le casting de l’androgyne et éthérée Milena Smit qui trouve sa place dans la toile ardente du maestro espagnol face à la toujours exceptionnelle Penélope Cruz), qui va finir par se révéler à elle-même et permettre de lier passé et présent, et précipiter le futur, en ouvrant les yeux face à une cascade de révélations « difficiles à comprendre d’un seul coup ». 

Le récit enchâssé, qui tourne autour du pot quand le pot fait trop mal, encapsule d’une certaine manière la trajectoire d’Almodóvar lui-même, attestant de la difficulté à s’emparer frontalement de sujets trop douloureux même quand on n’a pas froid aux yeux. Reprenant tous les motifs de son cinéma, il semble nous offrir à la fois un manifeste de son œuvre et une invitation à interroger le sens de la communion filmique comme catharsis, voire comme exorcisme. On pense d’ailleurs à Volver qui démarrait dans un cimetière à l’occasion d’une fête des morts rituelle avant de se terminer dans le couloir sombre d’une maison de famille moribonde, nichée au sein d’un village semblable à celui de Madres Paralelas, où les problèmes se règlent à demi-mots et « le taux de folie des habitants est le plus élevé du pays ». Janis, celle qui se croyait lucide, photographie les vivants puis les objets dans un geste de nécessité et une obstination de survie léguée par son grand-père avec les portraits de morts en sursis qu’il a laissés derrière lui. Photographier ceux qui vont mourir, photographier les vivants qui déterrent les morts, photographier les objets extravagants ou superflus, photographier les vivants qui vont mourir un jour. Un testament circulaire comme un ballet de regards croisés, témoins captifs d’une histoire tragique mais condamnés à vivre malgré tout.

Réalisé par Pedro Almodóvar. Avec Penélope Cruz, Milena Smit, Israel Elejalde… Espagne. 02h00. Genre : Drame. Distributeur : Pathé. Coupe Volpi de la Meilleure Interprétation Féminine à la Mostra de Venise 2021. Sortie le 1er Décembre 2021.

Crédits Photo : © El Deseo / Studiocanal 2021.

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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