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Red Rocket : Le Loup de Texas City

Après Tangerine (2015) et The Florida Project (2017), Sean Baker continue de cartographier l’Amérique des exclus avec Red Rocket. Entre tragédie et légèreté, le réalisateur américain dresse le portrait culotté d’une ex-star du porno déchue, échouée sur les rives du Golfe du Mexique.

Red Rocket s’ouvre avec l’ondulant Bye Bye Bye de *NSYNC, ponctuant des plans rapprochés sur le visage et le corps couverts de bleus de Mikey Saber (Simon Rex), de retour dans sa bourgade natale après une carrière de pornstar à Los Angeles. Une gloire éphémère, puisque notre étalon texan s’est entre temps brûlé les ailes et revient donc au fin fond du Texas, sans le sou et la queue entre les jambes, sonner chez son ex-femme (Bree Elrod) et sa belle-mère (Ethan Darbone), dix-sept ans après les avoir planté. L’accueil est forcément froid et l’on comprend rapidement que Mikey est persona non grata à Texas City. En bon escroc invétéré, il parvient finalement à les convaincre de camper chez elles contre un loyer, qu’il règle grâce à de petites combines après avoir tenté vainement de trouver un emploi. Nous n’en dirons pas plus sur ses entretiens d’embauche multiples, tant ils sont à déguster sans spoiler. Mais sa rencontre impromptue avec Strawberry (Suzanna Son), une lolita vendeuse de donuts âgée de « dix-huit ans moins trois semaines », donne à Mikey l’espoir d’un nouveau départ et surtout la possibilité de renouer avec son passé dans la Cité des Anges.

Je n’avais pas eu affaire à un personnage qui a autant le don de m’agacer, m’émouvoir, me scandaliser et me faire rire depuis longtemps. En effet, Mikey Saber est l’exemple parfait de l’homme enfant qui relativise tout (et parfois n’importe quoi) afin de se préserver mentalement. Incapable de faire face à la situation pourrie dans laquelle il s’est fourrée, cet apollon quadra préfère rejeter la faute sur les autres pour se donner la sensation d’avancer et d’avoir toujours été réglo. Inutile également de se remettre en question lorsque l’on a reçu une panoplie de trophées AVN (l’équivalent des César dans le milieu du porno) et ce, même si l’on se retrouve avec pour seuls biens un débardeur gris, un jean et son gros engin. A l’instar des protagonistes du Loup de Wall Street (2013), l’égocentrique Mikey aspire plus que tout au succès et n’hésite pas à exploiter les autres pour atteindre son objectif. Si l’on peut voir au départ son attitude comme un moyen de survie, Mikey révèle pourtant rapidement sa vraie nature, celle d’un parasite se nourrissant du travail et de l’espoir des autres. Un « proxénète de plateau » dont la vie repose « exclusivement sur l’exploitation et l’utilisation de [sa] compagne. Dans le porno, les femmes gagnent des milliers de dollars, quand les hommes en gagnent au mieux des centaines. Ces types vivent donc au crochet des femmes. Ils ont une attitude supérieure et une bonne dose d’abnégation et d’ignorance » explique Sean Baker. Une chose que ce prédateur a mis à exécution par le passé avec Lexi, également ex star du X, et qu’il ne va pas hésiter à retenter avec la naïve et coquine Strawberry (mineure à trois semaines près) sous nos yeux écarquillés.

Un sujet culotté et casse-gueule sous l’ère #MeToo, duquel le réalisateur s’en sort avec subtilité, privilégiant la comédie à la surdramatisation tout en n’anoblissant jamais son protagoniste ni ses actes. La grande empathie de Sean Baker pour ses personnages permet à Red Rocket de basculer régulièrement dans la légèreté face à cette crasseuse Amérique pré trumpiste de 2016. Alors que la pornographie reste finalement en toile de fond, Red Rocket raconte avant tout le « come back » foireux d’un anti-héros. Sean Baker dépeint avec poésie les frasques de ce macho vantard et paumé qui déclenchent autant de rires que de soupirs. Pour sortir de la misère, ce prédateur loser, prisonnier de l’image qu’il s’est construite et de celle qu’il renvoie aux autres, est prêt à enfreindre les lois en tentant de faire d’une adolescente la prochaine pornstar de L.A. Un comportement désespéré qui rappelle qu’Hollywood reste une éternelle machine à broyer. L’épatant Simon Rex amène par ailleurs une part autofictionnelle au récit, étant lui-même une ancienne star du X et un acteur de seconde zone vu notamment dans la saga Scary Movie et la sitcom What I Like About You. Cette autodérision assumée apporte une touche émouvante supplémentaire à Red Rocket, mise en abyme d’un acteur en pleine traversée du désert interprétant un comédien en perdition. Loin d’être moralisateur, Sean Baker signe une critique sociale forte sur les perspectives réduites des travailleurs du sexe et la place minime que leur accorde le pays de l’Oncle Sam.

Réalisé par Sean Baker. Avec Simon Rex, Bree Elrod, Ethan Darbone, Suzanna Son… États-Unis. 02h08. Genres : Drame, Comédie. Distributeur : Le Pacte. Prix du Jury et Prix de la Critique au Festival du Cinéma Américain de Deauville 2021. En Sélection Officielle au Festival de Cannes 2021. Sortie le 2 Février 2022.

Crédits Photo : © Drew Daniels – 2021 Red Rocket Productions, LLC.

Camille écrit et réalise des courts métrages, et officie en tant que directrice de casting sur de nombreux projets. Passée par les rédactions de Studio Ciné Live, Clap! Mag & Boum! Bang!, elle est rédactrice chez Les Écrans Terribles depuis 2018.

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