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Spectre : Sanity, Madness & The Family

Sanity, madness and the family, premier long-métrage du réalisateur Jean-Baptiste de Laubier (Para one), constitue la deuxième partie de la trilogie Spectre accompagnée de l’album Machines of Loving Grace et d’un live. Dans le film, le réalisateur part à la recherche d’une mélodie : celle qui a accompagné son enfance au sein de la « Communauté » dans laquelle il a grandi sous l’influence de Chris, son maître spirituel. Au cours de cette quête au long cours, Jean-Baptiste de Laubier voyage au Japon, en Indonésie et en Bulgarie. Il y découvre une part de son histoire familiale.

La première image est celle d’une route de montagne un jour d’hiver. Puis il y a Tokyo, l’île de Sado et la mer. Sanity, madness and the family, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, se présente comme une succession d’images et de fragments liés par une logique poétique. En somme, tout sauf une enquête, qu’on voudrait rationnelle et organisée. Pourtant, le film suit la recherche de Jean, double du réalisateur, après la mort de Chris, le maître spirituel qui a guidé ses proches pendant son enfance.

La voix de Para One illustre les pensées de Jean, accompagne le film et nous prévient : les images semblent n’avoir « aucun sens ». Si leur enchaînement est parfois déstructuré, c’est qu’elles empruntent au rêve et à l’association poétique. Il n’existe pas de ligne temporelle claire : nous sommes portés par un ordre onirique, et par le désir du narrateur de voir s’enchaîner une série d’images, chacune à l’autre bout du monde. Le hasard des successions amène la résolution du mystère, en même temps qu’une grande joie naît de ces combinaisons rêvées. C’est peut-être grâce à sa liberté, aussi, que Sanity, madness and the family offre des moments d’une beauté saisissante. Il y a une attention particulière dans la manière de filmer les toits de Paris le soir, de montrer un rayon de soleil qui tombe sur un visage d’enfant ou d’y associer une musique qui ajoute à l’harmonie irrationnelle de ces scènes. Comme si elles n’avaient d’autre justification que de représenter une liste d’instants susceptibles de faire battre le cœur du spectateur.

Comme dans le court-métrage It was on earth that I knew joy, le recours aux machines – magnétoscopes, cassettes et images synthétisées – permet de faire ressortir l’humanité avec d’autant plus de force qu’on aurait pu la croire menacée par les instruments digitaux. Sanity, madness and the family est un portrait profondément intime, un récit à la première personne qui dessine avec douceur et bienveillance les relations entre les personnages, liés à cette quête de mélodie mémorielle ou présents dans les archives familiales. Le film nous permet toujours de ressentir l’ambivalence des sentiments du narrateur, sans jamais imposer de certitude. La diversité des émotions représente aussi un refus de toute interprétation définitive, de toute condamnation de la communauté dans laquelle il a grandi. Si le narrateur affirme que sa « première image », qui mène à ce que l’on comprend être une secte fréquentée par sa famille, est d’abord celle d’un cauchemar, la référence à Chris Marker nous indique pourtant par association qu’elle est également liée au bonheur. Le film ne définit pas la Communauté, mais il met en lumière une réalité plurielle et complexe en refusant toute démonstration, toute interprétation susceptible de figer les événements. 

Sanity, madness and the family nous plonge dans un état entre la veille et le sommeil, proche de la transe. L’emprise qui est évoquée est vécue à son tour par le spectateur, littéralement hypnotisé. Dès le début du film, la voix du maître spirituel est associée à un léger mouvement de caméra, qui nous introduit à un état de conscience modifié, nécessaire à la réception de la forme particulière de l’œuvre. Jean, l’alter ego, semble lui-même obéir à la voix du maître spirituel. Celui-ci ordonne lors des premières scènes de se « libérer de toute peur » – et comme s’il lui obéissait, le personnage affirme à la fin avoir dépassé ses craintes. Même la logique du film et son montage se laissent hypnotiser. Lorsque le maître demande : « parle-moi de cette route », la route apparaît immédiatement. Comme si elle ne pouvait faire autrement. L’emprise est vécue en temps réel par le spectateur et par Jean, comme par le réalisateur et les images du film. Loin de condamner uniquement la manipulation – bien réelle – exercée par la communauté, le film cherche également à dépeindre sa bienveillance initiale, et la fascination qu’elle peut exercer. Elle représente un lieu à la fois accueillant, apaisant et dangereux, auquel le spectateur, comme la famille dont il est question, peut se laisser prendre. Cette manière de raconter l’influence, par l’intérieur, peut être associée à la parenté symbolique entre Jean et le personnage de Chris qui lui aussi « se présentait comme un artiste » et « expérimentait avec la vidéo et l’imagerie des rêves ». Le réalisateur, incarné par Jean, se place alors à son tour dans la position d’un guide spirituel dont nous écoutons la musique. C’est aussi cette proximité troublante qui construit le climat intime, féérique et captivant qui fait la force de l’œuvre. Si la première scène suggérait une atmosphère inquiétante, le film s’achève par un mouvement d’ouverture et de libération à l’annonce d’un secret de famille depuis longtemps dissimulé. Une séquence particulièrement lumineuse, au dernier étage d’un immeuble à Tokyo, en atteste: « Ce n’est pas un jour pour avoir peur ».

Retrouvez l’entretien avec Para One ici.

Réalisé par Para One. France. 01h32. Genres : Documentaire, Drame, Thriller. Distributeur : UFO Distribution. Sortie le 20 Octobre 2021.

Crédits Photo : © UFO Distribution.

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