Été & Cinéma

Stand By Me : Un été éternel

C’est lors d’une journée de grisaille à l’autre bout du monde que j’ai découvert Stand By Me. Par une morne et fraîche journée d’automne japonais de l’an 2004, je décide de me rendre dans un de mes endroits favoris : le vidéo club local. Comme au supermarché, je m’y rendais toutes les semaines pour repartir avec un choix de DVD pour les jours à venir. Je ferais bien une blague sur mon âge et l’extinction progressive de ces lieux mais je ne suis même pas persuadé, seize ans plus tard, que celui-ci ait fermé ses portes tant il semblait faire office de temple. Le choix était incomparable avec ce que l’on trouvait chez la plupart des équivalents Français de l’époque. Outre les classiques du monde entier, il y avait une sélection allant des évidences aux choix les plus pointus, poussant le fétichisme jusqu’à posséder des copies de Mais qui a tué Pamela Rose ? Et donc, de Stand by me

Durant mon adolescence, point de VoD, de streaming ou autre ressortie dans mon cinéma de province, si bien que, même s’il m’attirait depuis longtemps, je n’ai découvert le film qu’à 19 ans. Je lorgnais le DVD à chaque passage à la Fnac, prenant immanquablement le boîtier dans mes mains pour en lire une énième fois le résumé et en étudier la jaquette. Comme je fais partie de ceux qui jugent un livre sur sa couverture (sinon pourquoi s’embêter à les illustrer ?), j’aimais déjà le film avant même de l’avoir vu. Ce fond de ciel bleu, cette bande de jeunes garçons aux mines roublardes, l’aperçu de la campagne américaine où ils partent pour une excursion (forcément un peu secrète à cet âge-là) et la typographie vibrante, rouge sang, utilisée pour écrire le titre : Stand by me. Je ne sais pas si mon anglais de l’époque était suffisamment bon pour en comprendre la traduction littérale, mais grâce à tous ces éléments, la promesse d’une amitié fraternelle et indéfectible ne m’avait pas échappée. À noter qu’une édition française du DVD est sortie pendant un temps sous la traduction maladroite Compte sur moi, avant de revenir finalement au titre international (reprenant lui-même le nom du standard interprété par Ben E. King, qui rythme la version ciné).

Une rumeur dit que la dépouille d’un homme est recherchée dans les bois, quatre copains inséparables décident alors de profiter des vacances pour partir en excursion afin de la retrouver. Funeste augure ? Certes, mais même si le film n’a rien d’horrifique, il est adapté d’une nouvelle de Stephen King (The Body), chez qui la mort s’invite toujours quelque part, surtout quand il s’agit de sortir de l’enfance. Cependant, le programme est beaucoup moins morbide chez Rob Reiner, et s’il est bien question d’un corps ici, il n’est qu’un prétexte à l’aventure qui attend Gordie, Chris, Vern et Teddy. En revanche, l’été est de chaque plan de ce récit initiatique, avec une palette bucolique de bleu, de vert et de brun ; de chaque séquence ensoleillée durant lesquelles la bande trompe l’ennui dans ce territoire reculé et poussiéreux. J’ai envie de croire qu’on a tous connu, à notre manière, ces journées passées entre langueur et amusement, à commencer des cabanes, finir des bagarres et rentrer transpirant à la maison, juste avant la nuit, les genoux écorchés. Dans cette ode à l’enfance, les adultes sont inexistants et l’on répond aux injonctions à se taire des ados tyranniques avec une répartie insolente : I don’t shut up, I grow up, and when I look at you, I throw up ! (Je ne me tairais pas, je grandis et quand je vous vois, je vomis.)

C’est de ces étés de liberté dont il est question ici, et le périple dans lequel les jeunes héros se lancent comme un défi a de quoi rendre nostalgique tous les rêveurs de ma trempe. J’avais donc dix-neuf ans et je découvrais l’entrée dans l’adolescence de ces garçons à l’âge où moi-même j’en sortais. Prendre conscience de ces deux extrémités d’un même tunnel, c’est se retourner avec une tristesse infinie en réalisant que non seulement on n’a pas vécu cette odyssée, mais surtout, qu’on ne l’a vivra jamais. Plus jamais. C’est fini. C’est trop tard. C’est pour tout cela que Stand by me transpire selon moi cette sensation intense d’infini, si importante aux âges où l’on se construit, cette parenthèse chaude qu’on voudrait éternelle, où l’on devient quelqu’un d’autre en l’espace de deux mois, de deux semaines, ou ici, de deux jours. 

Alors qu’on vient de fêter le 35e anniversaire de sa sortie, l’héritage de Stand by me est toujours vivace. Qu’il s’agisse de sa bande originale aux chansons intemporelles et aux accents espiègles (par ailleurs idéale pour mettre l’ambiance autour d’un barbecue) ou d’évoquer l’un des premiers rôles marquants de River Phoenix, immense acteur parti prématurément, il y a toujours une bonne raison de le revoir. Quant à moi, plusieurs jours après cette découverte, l’Oregon où je n’avais jamais mis les pieds ne m’avait pas quitté. Mon esprit était resté dans ces paysages ensoleillés, ces étendues boisées et follement attirantes, à revivre cette traversée le long du chemin de fer. La grisaille s’éternisait à mes fenêtres mais je m’en fichais car Stand by me est de ces films qui ont le pouvoir de vous donner l’été quelle que soit la saison où vous le regardez.

Réalisé par Rob Reiner. Avec River Phoenix, Richard Dreyfuss, Corey Feldman… Etats-Unis. 01h25. Genres : Drame, Aventure. Distributeur : Columbia TriStar. 1986.

Crédits Photo : © D. R.

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