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The Power Of The Dog : Cowboy sensible

Douze ans après l’émouvant Bright Star, Jane Campion revient au format long avec The Power Of The Dog après un passage par la série. Sous l’égide de Netflix, la réalisatrice adapte le roman éponyme de Thomas Savage dans un film moderne et puissant, revisitant avec brio le genre sur-codifié et hyper masculinisé du western.

Les plaines du Montana dans les années 1920. Les frangins Phil (Benedict Cumberbatch) et George Burbank (Jesse Plemons) n’ont en commun que le sang qui coule dans leurs veines, leur bétail et le plus grand ranch de la région dans lequel ils cohabitent. Tandis que George est tendre, propre sur lui et flegmatique, Phil est quant à lui l’archétype même du cowboy charismatique et crasseux craint par tous, qui découpe en trente secondes chrono les attributs sexuels des bestiaux à mains nues. Intelligent et cruel, ce dernier va prendre en grippe sa nouvelle belle-sœur Rose (Kirsten Dunst), jeune veuve tenancière d’un restaurant, et son fils Peter (Kodi Smit-McPhee), brillant étudiant en médecine et créateur de fleurs en papier sur son temps libre. Des intrus que Phil juge trop fragiles et qui contribuent à creuser le fossé entre les deux frères. Inévitablement, le côté âpre et animal de Phil, comme sa fierté de mâle alpha, ne tardent pas à craquer lorsque le quatuor se retrouve sous le même toit.

Attachée tout au long de sa filmographie à magnifier les différents pans de la féminité, Jane Campion renoue avec la masculinité rugueuse (également présente dans La Leçon de Piano) en mettant au centre de son intrigue un personnage masculin clair-obscur autour duquel les autres gravitent. La réalisatrice néo-zélandaise parvient à nouveau à poser son regard subtil, dénotant sa capacité extraordinaire à raconter de grands drames humains, en choisissant d’axer son récit sur la dualité entre la sensibilité et la brutalité chez la figure masculine au cinéma, et plus particulièrement dans le genre éculé du western. 

Cette dualité émotionnelle, qui se confronte et dérive constamment d’un côté à l’autre, se déclenche chez notre chef de meute lorsque Peter reste de marbre face à ses provocations. Une situation inattendue pour Phil, tandis que Rose, elle, sombre dans l’alcool, acculée par les piques de son beau-frère. The Power Of The Dog prend alors une dimension psychosexuelle, également source de la montée progressive en tension du récit. La colère sous-jacente et l’autorité de Phil viennent heurter l’innocence et la douceur de Peter, bientôt corrompues par la virilité masculine. Phil prend le jeune homme sous son aile, considérant que sa mère ne l’éduque pas correctement, et se met en tête de lui transmettre son savoir et de lui fabriquer une corde en cuir de vache. Une corde qui devient la métaphore érotique du lien naissant entre les deux personnages. Pourtant, l’apparente docilité de Peter est plusieurs fois mise en doute, le spectateur se demandant parfois si le jeune homme ne se laisse finalement pas approcher par Phil afin de mieux protéger sa mère et se défendre lui-même. Peter est-il aussi cruel que son nouveau mentor ? Rien n’est moins sûr, même si le final semble plutôt nous donner raison. 

Le film nous offre deux prestations mémorables : celle de Benedict Cumberbatch, par ailleurs la plus notable de sa carrière pourtant bien remplie, dont la retenue et l’intériorité fascinent de bout en bout. Le jeune Kodi Smit-McPhee est la seconde révélation de ce casting, qui insuffle à son personnage complexité et douceur avec une aisance et une finesse impressionnantes. Western contemplatif, The Power Of The Dog brasse de multiples thématiques : le délitement des relations humaines, l’amour fraternel et filial, la masculinité, l’homosexualité, la résignation… Un film profond et émouvant qui se pare en plus d’une mise en scène somptueuse. Des paysages grandioses capturés en Scope aux inserts délicats sur les fleurs en papier, rien n’est gratuit, rien n’est facile, tout est habité. On n’en attendait pas moins de Jane Campion, qui nous embarque dans ce western démystificateur capturant les grands espaces de l’Ouest américain à s’y méprendre (le film a en réalité été tourné dans les décors naturels de l’île au Sud de la Nouvelle Zélande), et nous rappelant à notre petitesse. Peuplé de symboles subtilement dosés, The Power Of The Dog est un tour de force tragique et moderne. Notre seul regret, et pas des moindres, est que ce film ne puisse pas se frayer un chemin dans les salles obscures françaises, alors qu’il a été véritablement conçu pour l’amplitude et le grand format. Un chef d’œuvre dont il faudra donc se délecter sur petit écran.

Réalisé par Jane Campion. Avec Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst, Jesse Plemons, Kodi Smit-McPhee… Angleterre, Canada. 02h08. Genres : Western, Drame. Lion d’Argent – Prix de la Mise en scène à la Mostra de Venise 2021. Sur Netflix à partir du 1er Décembre 2021.

Crédits Photo : © Kirsty Griffin / Netflix.

Camille écrit et réalise des courts métrages, et officie en tant que directrice de casting sur de nombreux projets. Passée par les rédactions de Studio Ciné Live, Clap! Mag & Boum! Bang!, elle est rédactrice chez Les Écrans Terribles depuis 2018.

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