Cucumber by Les Ecrans Terribles
Confessions en série

Comment CUCUMBER m’a déclenché des crises d’angoisse


Russel T. Davies, pour certains, c’est le type qui a ressuscité Doctor Who avec brio en 2005, qui a fait découvrir David Tennant au monde entier et nous a fait voyager dans le temps et l’espace des années durant. Russel T. Davies, pour d’autres, c’est le papa de Queer as Folk, celui à qui l’on doit des saisons d’érotisme et de vie LGBT à une heure où la communauté gay n’était que trop peu représentée. Pour moi, Russel T. Davies, c’est un peu tout ça, mais c’est surtout le mec qui a sondé, percé et disséqué mon âme avec Cucumber en 2015. Elle ne s’en est jamais vraiment remise (et moi non plus).

Astérisme typographique

Il est pourtant tout à fait possible que vous n’ayez jamais entendu parler de cette série. Avec ses huit petits (mais tellement parfaits !) épisodes d’une heure, Cucumber a fait beaucoup moins parlé d’elle que ses deux grandes soeurs, devenues de grands classiques de la télévision anglaise. Mais son regard sur la société était aussi acide qu’inattendu. En 2015, donc, Davies a développé pour la télévision anglaise un concept novateur en forme de triptyque. Une série principale en 8×52 minutes, la fameuse Cucumber ; une autre, plus courte, faisant interagir des personnages (parfois très) secondaires de la série-mère dans un format de 20 minutes, Banana ; et une web-série documentaire, Tofu. Toutes trois s’attachaient à décrypter les questionnements sexuels et identitaires d’un groupe de personnes dans l’Angleterre des années 2010. À l’origine du récit de Cucumber, un effondrement : après neuf années de relation, Henry, un quadra mal dans sa peau et dans sa vie, fait exploser sa relation avec Lance lorsque celui-ci lui demande de l’épouser. Au même moment, par un concours de circonstance, Henry perd son boulot, sa maison, son argent, bref : sa vie. Le pire, c’est qu’il est la cause de tout ce bouleversement et qu’il n’a aucune idée de comment le réparer.

On s’est tous déjà retrouvés face à une œuvre (une série, un film, ou une chanson souvent) qui semble avoir été écrite spécialement pour nous. Pour ma part, j’ai souvent l’impression qu’Alanis Morissette écrit ses morceaux en pensant à moi… mais ça reste entre nous. Cucumber a eu cet effet pour moi. Au point qu’il m’a été très difficile d’en venir à bout. La qualité de la série n’est pas en cause : les huit épisodes sont fascinants et les avis plus qu’élogieux. Mais les démons qui pourchassent Henry me semblaient bien familiers. Ce qui est déjà bien inquiétant en soi. Que ledit Henry ait vingt ans de plus que moi n’a rendu la chose que plus désagréable encore. Comme si je me retrouvais confronté à des montagnes que je ne devrais pas tenter de gravir avant encore plusieurs dizaines d’années. Une impression déjà rencontrée devant This is 40 de Judd Apatow en 2012. La récurrence me terrifie encore aujourd’hui.

Cucumber by Les Ecrans Terribles
Freddy VS Henry : le rapport de force ne sera jamais équilibré ©Ben Blackall/Channel 4

Au cours de ses huit heures de programme, Cucumber dissèque le mal-être d’une communauté qui se cherche et ne sait plus très bien comment vivre sa vie, qu’elle soit professionnelle, romantique ou sexuelle. Contrairement à Queer as Folk (qui se concentrait principalement sur un groupe de jeunes trentenaires), sa petite sœur scrute aussi bien la génération du dessus (en particulier Henry, en pleine midlife crisis) que celle du dessous. La première observe tristement sa routine ronflante et sa jeunesse fanée face à la seconde, pour qui le sexe est une activité aussi quotidienne que le brossage de dents. « It’s like Freddy said : it’s easy to just have sex », lui balance un jour son jeune collègue Dean. Dean a la vingtaine et trompe l’ennui du sexe facile avec des gadgets assez surprenants. Le Freddy en question couche avec des hommes, célibataires ou non, et des femmes aussi, parce que tout lui est permis. C’est un véritable Adonis, bien conscient que personne ne lui résistera jamais. Pour Henry, le sexe n’a rien de facile. Cette génération blasée, il ne la comprend pas. Il l’observe complètement fasciné et rêve d’y goûter, bien conscient que s’il en a l’opportunité un jour, c’est parce que Freddy sera las, fatigué ou compatissant au point de le considérer comme un amant potentiel. Cucumber a ce cynisme-là : mettre en scène un conflit de générations, entre celle qui s’est battue pour que la vie des LGBTQ soit plus simple et qui apparaît aujourd’hui comme totalement obsolète, et celle pour qui tout est (en apparence !) devenu trop facile.

Ce qui m’a bousculé dans cette série, c’est que j’y reconnaissais les travers de ma génération tout en ressentant presque viscéralement le mal-être de celle d’Henry. À lui seul, Henry incarne un bon nombre de questionnements quasi-métaphysiques. Sur la longévité d’une relation et du désir, d’abord. Mais aussi sur cet égoïsme qui nous est parfois nécessaire, sur les peurs primales de la vulnérabilité, de la mise à nu, et sur la nature de ce mensonge qu’on raconte aux autres (et qu’on se raconte aussi un peu). Sur la terreur de s’engager un peu trop officiellement quand une part de nous, microscopique mais tellement assourdissante, espère encore que par le plus grand des hasards, on pourrait croiser un autre corps, avoir un autre coup de cœur, ressentir un autre désir, d’autant plus à un âge où l’on est censé se caser, avoir une vie rangée et où l’on se laisse souvent porter par le cours des choses. Henry ne veut pas se laisser porter. Il envoie tout bouler dans l’espoir qu’il lui reste encore « une queue de plus » (c’est lui qui le dit) à découvrir. Henry est aussi admirable qu’il est idiot. On a déjà vu, bien sûr, des couples vaciller à cause d’une peur de l’engagement. Mais aucune série ne l’a dépeinte aussi frontalement et brutalement, dans un cri, dans un fracas. Une peur (et un besoin de liberté) aussi magnifique qu’elle est destructrice.

Quand Cucumber est sortie, je vivais ma première relation amoureuse sérieuse. J’étais moi-même inquiet des évolutions possibles à venir. Car après tout, ça évolue comment une relation amoureuse, hein ? Quand tout va bien d’entrée de jeu, elle ne peut aller qu’en se dégradant, non ? Henry, le middle-age man bedonnant et calvitieux, s’est révélé comme l’incarnation de mes angoisses, celui que je ne voulais pas devenir, car son parcours et ses questionnements me semblaient particulièrement légitimes et cohérents et ses erreurs hautement effrayantes. Et Freddy, l’Apollon au physique et à l’ego en parfait état, comme mon antithèse, celui que je ne pourrais jamais être même si je le décidais (alors que d’autres autour de moi jouissaient de leur jeunesse comme je n’ai jamais pu le faire).

Cucumber, c’était mon Black Mirror. Un avertissement, un message d’alerte, un maelstrom d’angoisses qui auraient soudainement pris corps (car il est forcément et inévitablement question de corps) le temps de huit épisodes. Je n’ai jamais retrouvé de série qui traite aussi bien de la complexité de la nature humaine et de ses aspérités, vives et contradictoires. De la difficulté de s’assumer soi-même, d’assumer celui qu’on est profondément et celui qu’on est devenu au fil du temps. Ses héros sont ouvertement gays, mais Cucumber s’adresse à tout le monde. Ce n’est pas une série de niche. On peut tous se reconnaître dans un (ou deux, ou trois) de ces personnages, qu’ils soient au bord d’un nouveau départ ou d’un gouffre sans fond. Je n’aurais simplement jamais pu penser, en lançant le premier épisode il y a quatre ans déjà, que l’un de ces gouffres me paraîtrait aussi familier.

Cucumber. Une série créée par Russell T. Davies. Avec :  Vincent Franklin, Cyril Nri, Julie Hesmondhalgh, Freddie Fox, Fisayo Akinade… Diffusion : Channel 4. Format : 8 x 42 minutes. Année : 2015.
Photo en Une : © Channel4

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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