Cinéma,  Documentaire

Delphine et Carole, Insoumuses : Une Révolution Sans Fin?

Printemps 2020, le monde entier est renvoyé à sa finitude sous le régime strict d’un confinement archaïque. Mais un autre virus récurrent flotte lui aussi dans l’air du temps, collé sur les murs et tapi au fond des cœurs enflammés épris de justice : vous l’aviez deviné, je veux bien sûr parler du féminisme. 75 ans tout juste après l’ouverture du scrutin universel aux femmes en France, la pandémie de Covid19 contraint la culture à se mettre sur pause, et ses révolutions aussi. L’image d’Adèle Haenel, icône d’une modernité renouvelée du cinéma attendue de pied ferme, est restée figée. Elle semble pourtant prête à bondir, comme un gif facétieux. À la revoir quitter la salle Pleyel la tête haute et le doigt levé lors de la dernière cérémonie des César, on pourrait croire qu’elle a été la première. Mais avant elle, d’autres femmes ont ouvert la voie. Certaines de ces pionnières joyeuses ont défié les plafonds de verre à leur portée, à l’instar de Delphine Seyrig et sa camarade de combat Carole Roussopoulos. Delphine et Carole Insoumuses, documentaire de Callisto McNulty revient sur leur amitié fertile, créatrice et politique. Et les questions posées par le film donneraient presque le vertige par leur actualité. Le féminisme, une course de fond? Un mouvement perpétuel? Un éternel retour? Un peu tout ça à la fois? Le confinement commençait à peine quand Callisto Mc Nulty a accepté de m’accorder un entretien vidéo. Un échange généreux qui témoigne d’un farouche désir de se rassembler pour résister et porter en chœur les voix d’un renouveau égalitaire de l’imaginaire.

Il ne serait pas tout à fait juste de dire que Callisto McNulty a été infectée au berceau par les idées de sa grand-mère Carole Roussopoulos. McNulty, qui peine à se définir autrice, explique qu’elle est aussi traductrice ou encore “réalisatrice qui débute depuis un moment”. Et elle se souvient surtout d’avoir pu compter sur le grand esprit de liberté de son aïeule. “Elle n’était pas dogmatique, ne portait pas de jugement. Elle était à l’écoute, aidante”. La réalisatrice de Carole et Delphine, Insoumuses, basée à Paris après un cursus de sociologie et d’études de genre à Londres, repense par exemple à un jean Tally Weijl ”avec un énorme zip” offert par sa grand-mère sans que cette dernière ne s’en émeuve ni n’émette la moindre désapprobation. La liberté d’être un.e ado décomplexé.e est en effet un privilège précieux et formateur. 

Toujours est-il que c’est à la mort de Carole Roussopoulos que sa petite-fille a commencé “tout doucement” à voir ses films. Et à entrevoir sous un autre angle le parcours de cette pionnière de la vidéo qui a tourné plus de cent films mais préférait se présenter comme une “écrivaine publique”. Encore un héritage familial? Interrogée sur cette inhibition McNulty reste pudique et rappelle qu’il est plus facile de dire “je fais” que “je suis”. Une précaution tout en nuance qui semble tout de même plutôt féminine. Malgré ses réticences à s’affirmer réalisatrice ou autrice, Roussopoulos a également dirigé le cinéma L’Entrepôt au début des années 90 (elle y a organisé la première projection d’Almodovar en France) puis fondé le Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir dans un souci de préservation et promotion d’un matrimoine de cinéma. Et en découvrant les œuvres de sa grand-mère – pas réalisatrice mais quand même un peu – ce sont les films réalisés avec Les Insoumuses qui retiennent d’abord l’attention de Callisto McNulty. 

Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig, SCUM MANIFESTO

Les Insoumuses, c’est ça !

Les Insoumuses est un collectif fondé par Roussopoulos, Ionna Wieder et Delphine Seyrig dédié à la création vidéo militante. Il est né d’une rencontre improbable entre Seyrig, étoile énigmatique et distinguée du cinéma d’auteur de l’époque, et Roussopoulos qui dispensait des formations vidéo et n’a pas reconnu l’actrice parmi ses élèves alors que le reste du groupe n’osait pas l’approcher. Cette anecdote savoureuse figure parmi les morceaux choisis du documentaire. Celle de l’arrivée à Paris en fanfare de Roussopoulos aussi. Aristocrate suisse en rupture familiale brutale, Roussopoulos dont la curiosité semble insatiable découvre sur le tas le concept politique de la gauche et la droite, un peu comme Maggie Smith découvrait l’idée du week-end dans Downton Abbey. La légende raconte que désœuvrée suite à un conflit salarial avec le magazine Vogue, elle a acheté sur les recommandations de Jean Genet la deuxième Portapak (la première caméra capable de capter le son synchrone) commercialisée en France. Le premier acheteur était un certain Jean-Luc Godard.

Et c’est justement pour s’aérer des Godard, Truffaut, Resnais et consorts que Delphine Seyrig veut se former à l’image. La comédienne est cantonnée aux rôles de bourgeoises sophistiquées et vaporeuses quand elle passe le seuil de l’atelier vidéo de Carole Roussopoulos en 1974. Elle ne jouera dans Jeanne Dielman de Chantal Akermann qu’un an plus tard. Quel souvenir Callisto McNulty garde-t-elle de la grande Seyrig? D’abord un parfum familier, vivant, qui circule à travers les anecdotes relayées par les amies de sa grand-mère et qui lui confère l’aura d’une tante excentrique et aventurière. Un peu comme la fantasque Fée des Lilas qui recommande à la têtue Catherine Deneuve de ne pas épouser son papa. McNulty a gardé plusieurs vêtements appartenant à la comédienne, notamment un cache-cœur en crochet qu’elle me montre avec entrain à ma demande : “Elle tricotait beaucoup mais elle n’a pas tricoté celui-là. Je le porte très souvent, c’est un haut de plage.” Comment saisir Delphine Seyrig? Comment brosser un portrait fidèle de cette fille de notables basés au Liban, passée par l’Actors Studio, dont l’impressionnante carrière sur les planches et sur les plateaux de cinéma rivalise avec l’engagement politique précurseur ? Qui tricote et porte des hauts de plage aussi ? Elle semble nous défier, droit dans les yeux. Rebelle, insoumise, elle échappe à l’étiquette. “Je ne suis pas une intellectuelle” déclare celle qui pourtant théorise avec force la condition féminine. Encore une qui se définit en creux. À croire que c’est contagieux.

Faire un film sur Delphine Seyrig était le dernier projet de Carole Roussopoulos avant sa mort. Baptisé “Delphine par elle-même” ce documentaire pirate était composé d’images d’archives dont Roussopoulos ne disposait pas toujours des droits. Pourtant, irréductible jusqu’au bout, elle considérait le film fini. Projeté dans un cercle intime, il retient l’attention d’une productrice. Mais les proches de Roussopoulos considèrent l’oeuvre encore en gestation, comme une maquette. McNulty est très loin de s’imaginer prendre part au projet à l’époque. Faire du cinéma est déjà effrayant mais marcher dans les pas de sa grand-mère carrément vertigineux. Elle commence quand même par écrire les notes d’intention pour décrocher des financements. Et elle visionne des heures et des heures de rushes. Puis de fil en aiguille…

Delphine Seyrig, Delphine et Carole Insoumuses, Les Films de la Butte

Je savais que ma grande-mère était pionnière de quelque chose

Parmi les films tournés sous l’étendard Insoumuses et mis en avant dans ces Insoumuses 2.0, on trouve notamment SCUM MANIFESTO ou encore Maso et Miso. On relève aussi Les Prostituées de Lyon parlent sur les combats civiques d’un groupe de prostituées, un film réalisé par Carole Roussopoulos, déterminée avant l’heure à « donner la parole aux concerné.e.s« . Et dans chaque cas on est bien en peine de dire si on est plus frappés par la modernité des démarches, leur fraîcheur, la vivacité des instants captés, la gravité des situations mises en lumière ou par le peu d’évolution qu’on constate avec le contexte actuel.

SCUM MANIFESTO est le film qui incarne sans doute avec le plus d’acuité à la fois le paradoxe Seyrig et la philosophie Insoumuses. Le court-métrage du collectif féministe est une vidéo de vingt-sept minutes représentant Carole Roussopoulos avec un petit fichu (et des bigoudis?) sur la tête, affairée à taper à la machine un pamphlet de Valérie Solanas lu par Delphine Seyrig devant un écran de télévision allumé qui diffuse les informations du jour. Un dispositif simple, basique, mais fort et opérant. 

Valérie Solanas pour celleux qui ne connaissent pas est une affreuse lesbienne énervée, le pire cauchemar des petits garçons dociles et des petites princesses condamnées à pourchasser la fierté dans les yeux de leur papa pour se sentir légitimes. Radicale, paradoxale et controversée, Solanas est connue entre autre pour avoir tiré sur Andy Warhol et pour avoir été condamnée pendant un temps à l’internement psychiatrique avant de mourir seule et désargentée. Son oeuvre brutale, auto-éditée, est une montée d’acide extralucide, une expérience cognitive frappante, parfois malaisante, tantôt désagréable, mais qui bat d’une palpitation farouche. Pour résumer rapidement, Solanas y prône l’homicide systématique des personnes mâles jusqu’à ce qu’à la chute du capitalisme patriarcal rende les femmes libres de disposer de leur temps, de leur corps et de s’adonner à des activités vraiment épanouissantes. D’après Solanas, les hommes sont des créatures passives, irrationnelles et sans autonomie intellectuelle ou cognitive, qui reprochent ces traits de caractères aux femmes par peur de se faire démasquer. Elle argue également qu’un homme est un être social incomplet et parasitaire, incapable d’admettre ses torts ou ses limites, en particulier quand il a vraiment tort. La proposition est certes excessive, sans doute expéditive, mais non dénuée d’humour. Ni de pertinence. Et la démonstration résonne encore aujourd’hui. Il n’est pas surprenant qu’elle ait interpellé Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos. 

Le contraste entre la violence du texte et la violence banale et formatée des images d’actualités qui illustrent le mode opératoire quotidien du patriarcat saisit immédiatement. Le décalage entre la voix ciselée, distinguée, de Seyrig et la rugosité du texte et de ses implications, également. C’est peut-être ça Delphine Seyrig, une femme qui incarne avec élégance la dignité dans la révolte. Carole Roussopoulos incarne quant à elle l’effronterie de la liberté. 

Et maintenant ?

McNulty explique qu’elle a beaucoup remanié la “maquette” initiale de sa grand-mère. Mais pas uniquement pour une question de droits. Elle s’est rendue compte que Carole pensait parler de Delphine uniquement mais qu’elle se racontait aussi elle-même, dans un geste à demi assumé. Elle a donc choisi de réhabiliter sa grand-mère, de “faire reconnaître sa place dans l’histoire”. Elle si libre mais qui, peut-être coincée dans un paradoxe temporel difficile à éviter pour chaque personne issue d’une minorité ou d’un groupe discriminé, nourrissait parfois un certain ressentiment dû au manque de reconnaissance de la profession pour son travail, malgré ses propres réticences à porter haut le nom de son métier. “Sa démarche tournée vers l’autre ne convient peut-être pas au statut de cinéaste.” Toujours est-il qu’elle n’a pas refusé la Légion d’Honneur quand on la lui a offerte en 2001. McNulty voit là une illustration des fragilités de sa grand-mère :  “Quand on a de la force, on peut refuser ce genre de chose. En même temps la marginalité peut vite nous détruire.”. Peut-être que Delphine et Carole Insoumuses raconte en creux une partie de la propre histoire de Callisto McNulty? 


En tout cas le film chante à l’oreille des femmes de 2020 des refrains qu’elles connaissent bien. Et il leur donne aussi un grand souffle d’inspiration. “Le patriarcat c’est une image invisible. C’est un regard sans variété porté sur le monde.” rappelle McNulty. S’affirmer, saisir les opportunités en évitant les récupérations, se réaliser, un sacré parcours de combattante qui nécessite d’avoir confiance en sa voix et de pouvoir compter sur un groupe, un corps politique ami. McNulty qui s’épanouit beaucoup dans la collaboration parle d’”amitiés créatrices”. Et prône à sa façon le principe subversif d’immunité collective : “Le féminisme c’est le contraire du génie individuel et patriarcal qui sépare les œuvres du foisonnement des sources qui les nourrissent. Pour que les choses changent vraiment, il faut faire rentrer d’autres regards dans le regard dominant, c’est juste de la physique.”. En 2020, les luttes des Insoumuses, “en mouvement vers la liberté” selon les mots de Seyrig, restent nécessaires. Mais depuis 74 elles se sont fournies et déployés en arborescence. Retour rapide sur la dernière cérémonie des César, une autre image en pause attend son tour. Celle d’Aïssa Maïga, encore fragile mais terriblement courageuse qui rappelle elle-aussi avec finesse que le principe du féminisme c’est d’éviter l’effacement et la subordination : “Je vous rassure, ça ne se fera pas sans vous”.

Une utopie? Peut-être, mais puisqu’on vit désormais dans une dystopie les champs du possible s’élargissent. Après une heure et demie de discussion à bâtons rompus, l’évocation du futur du cinéma post-confinement nous plonge toutes les deux dans une sidération perplexe : “On est dans la science-fiction”. La liberté commence ici?

Delphine et Carole Insoumuses, de Callisto Mc Nulty. Une production Les films de la Butte

disponible jusqu’au 2 mai 2020 sur Arte VOD

Pour aller plus loin :

Sois belle et tais-toi, de Delphine Seyrig

https://blogs.mediapart.fr/marine-sentin/blog/231009/la-mort-de-carole-roussopoulos-realisatrice-feministe

https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/par-les-temps-qui-courent-emission-du-mardi-24-decembre-2019

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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