Skaters-by-les-ecrans-terribles
Dossiers

Skate, mode et cinéma : Un cocktail bancal

Inventé dans les années 1960 par des surfeurs californiens et nouvel entrant au programme des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020, le skate est un mode de vie et une culture à part entière, avec ses codes et ses vedettes. Après la sortie de Skate Kitchen en janvier dernier et de 90’s en avril, la « moldue » que je suis est allée à la rencontre d’une poignée de skaters pour récolter leur point de vue sur l’utilisation et la démocratisation de la culture skate, particulièrement dans le milieu de la mode et du cinéma.

Le crew des interviewés

Mickey Mahut l 34 ans l 21 ans de skate l Réalisateur et monteur l Acteur principal dans Skate Or Die.

Guillaume Le Goff l 45 ans l plus de 30 ans de skate l Co-fondateur du PSSFF (Paris Surf & Skateboard Film Festival).

Antoine Plainfossé l 25 ans l 14 ans de skate l Mannequin.

Jérôme l 27 ans l 14 ans de skate l Employé chez V7 Distribution.

Bryan (aka Loco) l 22 ans l 10 ans de skate l Fondateur de Loco Skateboards.

Loïc (aka Brolikk) l 32 ans l 20 ans de skate l Graphiste.

Un style vestimentaire adopté par les « moldus »

« La chemise à carreaux, les ourlets au pantalon, les Converse, le baggy… Dès qu’une mode est née dans le skate, elle est arrivée dans le monde des moldus deux ans plus tard », lance Jérôme. L’engouement pour les marques de skate favorisent leur survie et celle des skateshops, même si ces vêtements sont rarement achetés par de « vrais » skaters. Bryan (aka Loco) explique que « le fait que des novices soient habillés avec des marques de skate est bénéfique pour [eux]. Cela [leur] permet d’avoir des fringues gratuitement en tant que skaters sponsorisés ». Des marques comme Supreme ou Thrasher sont aujourd’hui mondialement connues et portées par un grand nombre de personnes. « Tu n’es pas obligé de faire du tennis pour porter du Lacoste, et tu n’es pas obligé de faire du rap pour t’habiller comme un rappeur. C’est la même chose pour les marques de skate », ajoute Antoine Plainfossé. Le possible retour de flamme, et cela se vérifie avec Thrasher par exemple, est qu’aujourd’hui une majorité de skaters ne veut plus porter cette marque tant elle a été popularisée, même s’ils restent de grands férus du magazine du même nom.

Certains « puristes » reprochent par ailleurs à tous ces novices de ne pas s’intéresser véritablement à la culture skate et à son histoire. Un avis non partagé par Mickey Mahut : « Je trouve qu’il y a beaucoup de ‘‘branlette’’ dans le discours de certains skaters à ce sujet. Genre ‘‘moi je suis un puriste, et toi t’achète du Thrasher alors que tu ne sais même pas ce que c’est’’, alors que lui-même peut ne pas connaître l’historique de la marque. Moi, j’ai un T-shirt Thrasher alors que je ne connais pas bien son histoire mais ce n’est pas grave. Ce qui va énerver encore plus les puristes avec les J.O., ça va être la réappropriation croissante. C’est comme les publicités qui utilisent le skate, il y en a eu des ridicules, mais ça ne devrait pas les déranger puisque ça n’empêche personne de faire du skate. C’est une discipline qui véhicule une image cool, et les mecs qui font du skate voulaient pour la plupart être considérés comme cools grâce à ça au départ ».

Lords of Dogtown © Sony Pictures Entertainment

Au vu de ces différentes interventions, j’en viens donc à me demander si le skate n’est pas aujourd’hui plus une affaire de style que de pratique véritable. Guillaume Le Goff explique que la question n’est pas nouvelle : « Il y a toujours eu des ‘‘poseurs’’, des gens qui trouvent ça cool d’être habillés en skaters et de traîner avec des skaters, mais qui ne touchent pas à une planche. Ça en a toujours énervé certains ». Jérôme, quant à lui, remarque aussi cette ambivalence chez les jeunes skaters actuels : « Ce sont de ‘‘vrais’’ skaters parce qu’ils aiment ça, en font et s’accrochent, mais j’ai l’impression qu’ils sont moins passionnés. Ils veulent faire du skate parce que c’est bien vu, peut-être ». Le reproche unanime fait à l’industrie de la mode reste cependant le phénomène d’appropriation, souvent bancale, de cette culture : « La plupart du temps, ils mettent mal en avant la culture skate parce qu’ils ne connaissent pas ses codes. C’est dommage », déplore Antoine. « Parfois on voit des choses vraiment bien faites, et parfois des choses vraiment mal faites. Dans ce dernier cas, on aimerait que ces gens fassent peut-être appel à nous pour les aider à faire mieux les choses. C’est comme ça, et c’est comme la question du skate aux Jeux Olympiques, certains sont pour et d’autres contre. Si c’est fait avec les bonnes personnes, que ça permet à des skaters de vivre, à des marques et des projets de se développer, alors tant mieux », explique Guillaume Le Goff. Une culture de plus en plus réappropriée, et pourtant considérée comme incomprise et survolée par les pratiquants de skate, qui a engendré aussi son lot de clichés.

Kids © D.R.

La culture skate et ses clichés

Un esprit de « meute », de compétition et de rivalités parfois féroces sur les spots, un monde à majorité masculine réservé à ces seuls initiés, lié à une consommation abusive de drogues et d’alcool, à un rapport rarement bienveillant aux femmes et à la police… Les skaters, s’ils font paradoxalement fantasmer beaucoup de gens pour leur lifestyle et leur marginalité, se sont aussi souvent vus attribuer les étiquettes de « glandeurs » et de « voyous » des rues. De véritables clichés, alimentés par la réappropriation souvent maladroite de la culture skate, que l’on trouve par exemple dans certains films comme Skate Or Die (2007) de Miguel Courtois.

Film fortement décrié par la communauté concernée à sa sortie, Skate Or Die relate les péripéties de deux jeunes skaters poursuivis par des inspecteurs véreux. Mickey Mahut, l’un des deux acteurs principaux, revient sur cette première expérience devant la caméra : « Skate Or Die, j’ai vu ça comme une opportunité pour trouver du travail. Je me suis intéressé tôt à la mise en scène, je faisais plein de vidéos avec des copains. Quand j’ai lu le scénario, je l’ai trouvé scandaleusement naze. Tout était cliché, mais on nous avait dit qu’on pourrait réécrire les scènes pour que ce soit plus réaliste, et que comme nous n’étions pas des comédiens professionnels, nous serions coachés par Bruno Dupuis, le directeur de casting, la veille de chaque scène importante. J’y ai cru, mais nous n’avons au final jamais été coachés parce que le réalisateur voulait que l’on reste nous-mêmes. J’étais hyper stressé ».

Seuls les six premiers jours de tournage (sur un total de deux mois) se sont bien déroulés. Et c’est une pique du réalisateur devant toute l’équipe, suite à une scène qu’Idriss Diop (son partenaire de jeu) et Mickey n’ont pas réussi à faire dans la journée, qui a mis le feu aux poudres : « Ça m’a braqué. Tout le reste du tournage, je faisais le minimum parce que j’étais payé pour ça ». Le pire restait cependant à venir avec la sortie du film en salles… « Les gens racontaient n’importent quoi : qu’on avait des doublures et qu’on n’avait fait aucune cascade – alors qu’Idriss et moi en avons fait plus de la moitié, qu’on avait touché beaucoup d’argent, alors que l’on a touché 16 000 euros nets chacun, ce qui n’est pas non plus incroyable pour un premier rôle sur un film dont le budget était de 7 millions d’euros… On nous a fait passer pour des vendus. La communauté skate est pleine de rageux malheureusement, mais j’ai appris à gérer. Ça ne me dérangeait plus à la fin. Idriss et moi avons été malgré tout assez épargnés. Il y a juste eu un critique de skate connu qui a été très virulent et a menti sur toute la ligne. J’ai demandé un droit de réponse à l’époque – que j’ai eu – pour rétablir la vérité. Après ce truc, ça s’est calmé parce que j’ai bien expliqué pourquoi j’avais fait ce film et que je voulais faire de la mise en scène. Je pense que les gens ont compris. C’était rude, mais je ne regrette pas. J’ai rencontré des gens qui m’ont aidé par la suite. Ça m’a ouvert des portes. Le réalisateur a voulu surfer sur cette mode. Il a repris tous les codes du skate en se disant qu’il allait toucher les jeunes et faire un film branché. Et il s’est planté. Tous les clichés y sont, et c’est insupportable ».

Mickey Mahut dans Skate Or Die© Pathé Distribution

Un film reste un film, de la fiction, mais la force des clichés alimentés par le cinéma est parfois tenace. Les interviewés ont tous esquissé un sourire lors de l’évocation de cette liste d’a priori sur les skaters, mais ont souhaité en découdre avec ces préjugés. À commencer par Loïc (aka Brolikk) : « Effectivement, c’est un univers très masculin, mais les filles s’y intègrent très bien. Quand on voit quelqu’un essayer vraiment, on est contents, que ce soit une fille, un garçon, un petit, un vieux… L’image que l’on peut donner des skaters dans les films n’est pas forcément réaliste. Comme les films sur n’importe quel autre sujet. J’entends totalement qu’il puisse y avoir un genre de folklore autour de l’univers du skateboard, mais toute communauté vaut la peine de s’y intéresser vraiment. Pour le skate, ça passe par le fait de côtoyer des skaters. Et tu te rends compte que ce sont des gens tout à fait normaux. On n’est pas bizarres. Et avec les flics, on n’a jamais eu d’amendes, ils nous demandent juste de nous mettre sur le trottoir et nous virent quand on est sur des spots privés, ce qui est normal ». Son acolyte Bryan enchaîne en expliquant : « On est super ouverts en plus. On traîne tout le temps dans la rue, donc on côtoie vraiment plein de monde, et on s’entend avec tout le monde ».

Le skate est une très bonne école sociale et sociétale.

Guillaume, quant à lui, met en avant les valeurs véritables et positives de cette culture : « Le skate, en général, est un milieu ouvert d’esprit. Un milieu tolérant, avec des valeurs positives et d’entraide. Personnellement, je laisserais mes enfants sur un spot de skate. Il y a toujours cette idée de transmission entre les plus grands face aux plus petits. Pas tout le temps, parce qu’il y a des cons partout, et qu’il y a parfois des comportements liés à des phénomènes de groupes que l’on retrouve dans d’autres disciplines. Mais en général, c’est très positif et les skaters sont plutôt sympas. Le skate est une très bonne école sociale et sociétale. Et il est un des rares milieux où les gens peuvent vraiment se retrouver avec des profils d’horizons très différents ».

Skate et cinéma : trois films au-dessus du lot

Pour cette dernière partie, j’ai demandé aux skaters interviewés de me donner leur avis sur les films qui représentent le mieux – ou le moins mal plutôt – la culture skateboard. Mickey Mahut et Guillaume Le Goff s’entendent sur le fait qu’« il n’y a pas encore eu de film idéal sur le skateboard ». Malgré ce constat, trois films sur fond de skate sont cependant sortis du lot en étant plusieurs fois cités par les interviewés : Lords of Dogtown, Kids et Paranoid Park. Décryptage à leurs côtés de ces fictions notables de la culture skateboard.

Lords of Dogtown de Catherine Hardwicke (2004)

Passionnée par la culture skate, la réalisatrice s’est attelée ici à l’histoire des Z-Boys, un groupe de skaters californiens qui a révolutionné la pratique de cette discipline. Un groupe légendaire composé de Stacy Peralta, Tony Alva, Jay Adams ou encore Skip Engblom. « C’est parfois romancé mais c’est assez réaliste. C’est mon film référence sur le skate, il n’y en a pas des masses non plus. Le skate au cinéma, quand ce n’est pas fait par un skater, je trouve ça mauvais. Pour Lords of Dogtown, Stacy Peralta a été au scénario et ça se sent. Il faut savoir de quoi on parle, c’est comme si un skater faisait un film sur le football, ça va être nul », explique Jérôme. « On ne peut pas cracher sur les Z-Boys. S’ils n’avaient pas existé, on ne skaterait pas à l’heure qu’il est », ajoute Brolikk.



Kids de Larry Clark (1995)

Dans ce premier long métrage de Clark, le skate n’est pas central, mais Kids reste l’un des films qui a le plus exposé la scène skate locale dans le New York des années 1990. Guillaume Le Goff évoque la sortie du film, non sans nostalgie : « Je suis issu d’une génération où le film qui nous a marqué est Kids. Parce qu’il évoque le skate à New York sur fond de SIDA, de raves, de drogues, de style… Bref, c’est un film qui nous a vraiment bouleversés et touchés à l’époque. Aujourd’hui, 90’s sort en salles et c’est un peu dans la même veine. Jonah Hill était skater, il a pris des jeunes skaters comme comédiens et il a écrit une belle histoire. Son film n’est pas aussi puissant que Kids, parce qu’encore une fois c’était une sacrée époque pour le skate au moment de la sortie du film ». Antoine Plainfossé ajoute que « Larry Clark a réussi à filmer et capter la culture de façon cohérente. Ça sent le vrai, et c’est aussi réussi grâce à Harmony Korine, qui a écrit le film ».



Paranoid Park de Gus Van Sant (2007)

Adapté du roman éponyme de Blake Nelson, Paranoid Park relate l’histoire d’Alex, un jeune passionné de skate qui tue accidentellement un veilleur de nuit. Fascinant, le film nous plonge en immersion totale aux côtés de son protagoniste, entre remords et culpabilité. « J’avais bien aimé Paranoid Park, même si ce n’est pas un film de skate. Le film ne surfe pas sur les clichés, ce n’est pas le but », s’accordent à dire Mickey et Loco. « Gus Van Sant n’est pas issu de la culture skate mais son film est plutôt réussi », confirme Antoine Plainfossé. Un réalisateur « moldu » qui a donc étonnamment les faveurs de nos skaters… Des faveurs sûrement dues à la présence du skateboarder professionnel Jay ‘Smay’ Williamson dans la peau du père d’Alex, à celles de skaters expérimentés pour la figuration ou encore à ces fabuleuses séquences tournées en Super 8 au Burnside Skatepark. Des scènes sur le vif qui ne sont pas sans rappeler les nombreuses vidéos de skate (amatrices ou non) que l’on peut voir sur Internet aujourd’hui.

Photo en Une : Crédits © D. R. En haut : Antoine Plainfossé, Bryan (aka Loco),  Jérôme. En bas : Mickey Mahut, Loïc (aka Brolikk), Guillaume Le Goff

Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs et au groupe The Clash, entres autres.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *