face-a-la-nuit-les-ecrans-terribles
Films

FACE À LA NUIT : L’homme né en trois nuits

Après Pinoy Sunday (2010), le Taïwanais Wi-ding Ho présente Face à la nuit, une dystopie radicale et réussie qui nous plonge dans la fatale destinée d’un flic perdu.

Face à la nuit, c’est la plongée dans trois moments nocturnes avec trois femmes différentes qui ont façonné Zhang Dong Ling et qui vont lui faire commettre l’irréparable. La chronologie est inversée, de l’ hiver 2049, à l’été 2016 et au printemps 2000. Wi-ding Ho nous immerge d’abord dans le futur à Taipei. La caméra en contre-plongée est le plafond de verre qui nous sépare de la fiction et l’homme qui se défenestre dès la première minute nous attire avec fracas dans les bas-fonds d’une société obscure où l’on fuit pourtant toute pensée noire. Wi-ding Ho donne d’emblée le ton de sa dystopie nihiliste au coeur d’un monde où la criminalité bat son plein mais où l’autorité diffuse des messages contre le suicide. Un monde où règne la solitude dans une ville saturée en violence et en informations et où toute relation humaine est vouée à l’échec. Taipei devient alors une ville suspendue, une métropole aux allures de non-lieu où les protagonistes se croisent sans se rencontrer dans une atmosphère onirique. Tourné en 35 mm, Face à la nuit est saturé par les lumières de la ville dont le halo s’étend plus qu’à la normale. Les visages et même la neige émettent une lumière envoûtante. Ville spectrale pour des créatures en errance…

face-a-la-nuit-les-ecrans-terribles
Copyright The Jokers Films

Mais Taipei pourrait aussi être n’importe quelle capitale, un lieu anonyme. Les habitants y sont en perpétuelle fuite, laquelle prend différentes formes, en particulier à travers les personnages féminins. Cette fuite s’incarne d’abord par le refus de la vieillesse. Dans Face à la nuit le trafic du Rejuvenator court les rues : le produit permet aux femmes de rester jeunes, quitte à se prostituer pour se le procurer. On y fuit également l’amour, portée par le personnage d’Ara, et la maternité, incarnée par Big Sister Wang, deux manques dont Zhang Dong Ling souffre et qui ne fait qu’amplifier son instabilité. Le choix de l’année 2049 ravive forcément le souvenir de 2046 de Wong Kar Wai, film dans lequel Chow Mo Wan se souvenait des femmes qui avaient traversé son existence. L’hommage au réalisateur hongkongais parcourt l’ensemble de Face à la nuit au regard de la quête de ses personnages et de leur rapport contrarié à la ville. Comme le héros de 2046, Zhang Dong Ling a été marqué par trois femmes, celle qui l’a trompé avec son supérieur, la jeune femme dont il tombe amoureux et sa mère qui l’a abandonné. Dans Face à la nuit, les femmes se font inaccessibles mais elles ne font que se protéger, comme l’ensemble de la population dont l’identité se perd et se porte sur le poignet, contrôlée par les autorités omniprésentes. 

Malgré son pessimisme et quelques détails scénaristiques qui portent à confusion, Face à la nuit mérite d’être salué pour sa sincère mélancolie sublimée par son esthétique. 

Face à la nuit. Un film de Wi-ding Ho. Avec Jack Kao, Lee Hong-Chi, Louise Grinberg… Distribution : Les Bookmakers / The Jokers. Durée : 1h47. Sortie : 10 juillet 2019.
Photo en Une : The Jokers Films.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *