festival international du film de de la Roche-sur-Yon 2018,  Festivals

FIF de La Roche-sur-Yon : des aristos et des bourgeois

Un vent méditerranéen a soufflé sur le festival international du film de de la Roche-sur-Yon. Après la projection de deux films de la réalisatrice franco-italienne Valeria Bruni Tedeschi, le très attendu biopic de Paolo Sorrentino consacré à un Berlusconi grand guignolesque a spectaculairement clôt cette première journée. Viva il Cinema !

Quel serait le point commun entre Les Trois Sœurs de Valeria Bruni Tedeschi, une libre adaptation de la pièce éponyme de Tchekhov, Il est plus facile pour un chameau, son premier long métrage, et la comédie décadente Silvio et les autres de Paolo Sorrentino ? D’apparence, pas grand chose. Si ce n’est, peut-être, que chacune de ces propositions est un geste de cinéma en soi. Entre les mains de Bruni Tedeschi, le réel devient objet de fantasme, à travers l’autofiction ou la transposition dramaturgique, tandis que de son côté, Sorrentino traite l’individu politique comme un personnage romanesque. Trois films exigeants, portés par l’amour du cinéma et un certain sens du burlesque.

Les Trois Sœurs de Valeria Bruni Tedeschi (2015)

Dans le cadre de cette neuvième édition du festival vendéen, Valeria Bruni Tedeschi est mise à l’honneur. Les Trois Sœurs fut une commande pour Arte qui s’inscrit dans une série d’adaptation de grands classiques du théâtre. Le film n’était pas, à l’origine, destiné à être porté à l’écran. Il apparaît très vite que le sujet fait écho aux propres obsessions de la réalisatrice, qui trouve dans le récit tchekhovien un matériau fertile pour nourrir son oeuvre. C’est l’histoire d’une aristocratie qui s’ennuie, de trois sœurs tiraillées entre la nostalgie du passé et un bonheur futur inaccessible. Entourées de militaires, les jolies provinciales rêvent de Moscou comme de la terre promise. En attendant, on mange, on philosophe, on boit beaucoup. On aime. L’érotisme côtoie le grotesque, les corps se frôlent et s’enchevêtrent, tandis que résonne le “Small Town” de Lou Reed. Film à l’anachronisme assumé, Les Trois Sœurs fait du passage au XX° siècle un drame intemporel.

Les Trois Sœurs © Festival International du Film de La Roche-sur-Yon

Il est plus facile pour un chameau de Valeria Bruni Tedeschi (2002)

De dramaturgie, il est encore question avec Il est plus facile pour un chameau. Dans cette comédie fantasque, Federica Camaresca, alter ego de Bruni Tedeschi joué par la réalisatrice elle-même, est une jeune femme trop riche pour être heureuse qui rêve de s’accomplir à travers le théâtre. Entre lutte des classes, sens du travail et quête de l’amour, des obsessions proches de celles des Trois Sœurs tissent la trame du récit. “Nous sommes nés de gens qui méprisaient le travail”, affirme Federica. Peut-on alors atteindre le bonheur en étant milliardaire ? Kidnappée enfant par des révolutionnaires, cette trentenaire est tiraillée entre une famille bourgeoise (la formidable Chiara Mastroianni en soeur dépressive, Lambert Wilson en frère ultra bronzé et imbuvable) et Pierre, son amant communiste. Lors d’une scène hilarante durant laquelle ses ravisseurs repentis partagent la table des parents, tous les protagonistes entonnent en chœur “El pueblo unido !”. Avec ce portrait féminin doux-amer, Bruni Tedeschi signe un joli long métrage en forme de satire drolatique, que le public yonnais fut heureux de découvrir (ou redécouvrir).

Silvio et les autres de Paolo Sorrentino 

Hier soir enfin, la salle fut comble pour le dernier Sorrentino. En guise d’ouverture de Silvio et les autres, un mouton immaculé planté sur ses pattes, le regard braqué vers l’objectif. Mais qu’on ne s’y trompe pas, dans ce biopic fantasmé sur la vie d’ “il Cavaliere”, il n’est jamais question d’innocence. Condensé de 2h30 d’une version originale italienne en deux parties, Silvio est un cocktail survitaminé de débauche, de drogue, de ragazzi en bikini et autres plaisirs made in Italy. Sergio Morra, un “dénicheur de talents” (comprenez, un proxénète), tente désespérément d’approcher le big boss, (comprenez, Silvio Berlusconi). La première partie du film est une succession ininterrompue de fêtes – La Grande Bellezza n’est jamais loin filmées par le réalisateur avec son habituelle virtuosité. Montage saccadé, tableaux vivants et plans grandioses : l’esthétique léchée illustre la vacuité d’une jeunesse en quête de pouvoir. Dans la villa de Sergio, des femmes nues servent de décorum à la piscine, les homards s’engloutissent et les narines se remplissent. En arrière-plan, des pubs à la gloire de Berlusconi rappellent que ce petit monde n’attend que la venue de l’homme d’Etat pour exister vraiment. Puis, c’est l’explosion. Dans les airs éclatent des pilules de MDMA, hommage évident au Zabriskie Point d’Antonioni, dont Sorrentino ne gardera pourtant que la dimension formelle. Une partouze grotesque se substitue alors aux idéaux soixante-huitards illustrés dans le chef-d’oeuvre italien. Il faudra patienter presque une heure avant que Berlusconi arrive enfin. Tout le monde attend Silvio : nous aussi. “On dirait un Dieu grec !” s’extasie sa cour. “J’ai le charme du ruisseau” se glorifie ce dernier. Voguant sur le “Cloud Atlas”, l’homme a les traits tirés, le visage immobile. Derrière la rigidité du masque et les gestes de pantomime, Silvio est un fantoche. Sa vie sera filmée comme une gigantesque farce. L’excellent Toni Servillo incarne cet homme politique controversé, dont l’on n’apprendra finalement pas grand chose. Mais l’intérêt de Silvio et les autres ne tient pas à ce qui se dit, mais à la manière dont cela est montré. Bien que trop long à se mettre en place, le film illustre la convergence des désirs vers un homme dont la démesure égale le ridicule. Et parce qu’ils ne sont qu’illusions, les rêves de gloire s’écroulent. Malheureusement, la sur-esthétisation de la décadence et les problèmes de rythme amenuisent la pertinence du propos. Néanmoins, l’intérêt du film réside en ce que jamais la question politique n’est abordée frontalement. Sorrentino, en véritable maestro, préfère la mettre en scène. Le pouvoir italien, filmé comme un théâtre carnavalesque, n’en est que plus glaçant. Grandeur et décadence…

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