Festival International du Film de La Roche-sur-Yon 2018

FIF de La Roche-sur-Yon : et la lumière fut

La troisième journée du festival fut auréolée de lumière – divine, mystique ou paranormale. Nous en retiendrons deux films très différents aux titres pourtant analogues : First Reformed de Paul Schrader et First Light de Jason Stone. Si le premier tire son nom d’une église protestante, le second symbolise une potentielle présence extraterrestre. Eclairage parallèle.

First Reformed de Paul Schrader

Au cinéma, il est toujours question de lumière. Celle qui illumine les visages, imprègne les lieux et les décors, est capturée en espace naturel ou recréée artificiellement. Métaphoriquement, elle représente aussi la foi, la croyance en l’existence de Dieu. First Reformed, le magistral long métrage de Paul Shrader, illustre les notions de culpabilité et de rédemption, à travers un portrait en clair-obscur d’un homme devenu prêtre à la mort de son fils. Le film est un drame puissant, métaphysique et surréaliste. Ethan Hawke y interprète Ernst Toller, le révérend qui officie dans la petite église calviniste de First Reformed, au coeur d’une ville enneigée de l’Etat de New-York. L’homme est austère. Chaque jour, il consigne ses pensées dans un carnet (une voix off rythme le récit). Toller mange avec parcimonie, dort sur un lit dont il ne défait pas les draps, porte une soutane impeccable et ses cheveux sont lissés en une raie parfaite. Le soir, il boit. Et souffre le martyre en urinant – on comprend rapidement qu’il est malade. Une jeune femme, Mary (Amanda Seyfried), nouvelle recrue à First Reformed, le contacte afin qu’il persuade son mari de garder l’enfant qu’elle porte. Michaël (Philip Etinger), en effet, est un activiste écologiste convaincu que dans le contexte mondial actuel, donner la vie serait un acte insensé. Nous sommes en 2017, année où les Etats-Unis se sont retirés de l’Accord de Paris. Le réchauffement climatique et ses conséquences sur la planète sont irréversibles : un point de non-retour qui rend caduque, pour Michaël, toute perspective individuelle et collective. Pour nous qui sommes responsables de la destruction de notre planète, est-il encore possible d’être pardonnés ? Une interrogation dont s’empare à son tour Toller, et qui déterminera sa vision du monde.

First Reformed est un film intelligent et minimaliste, qui illustre la lente montée en puissance de la désespérance. Qui ne s’est jamais questionné sur la légitimité d’élever un enfant dans l’actuel contexte écologique et climatique ? Peut-on continuer à feindre l’ignorance, une fois que l’on connaît la vérité ? Paul Schrader (scénariste des films de Scorsese notamment), ausculte son personnage, filme ses doutes et ses angoisses. Toller, tout comme Travis Bickle, le anti-héros de Taxi Driver, est obsessionnel, radical. Mais la singularité du film tient en sa manière d’éclairer le spirituel. De minimaliste, il devient cosmique – l’influence de Tarkovski apparaîtra au cours d’une scène étonnante. Ce film ambitieux et sublime ne sera malheureusement pas diffusé sur les écrans, et paraîtra directement en DVD le 23 octobre.

First Light de Jason Stone

First Light, quant à lui, aborde la question de la création de l’univers sous le prisme du fantastique. Ce teen-movie reprend tous les codes inhérents au genre : deux ados vont tomber amoureux, une présence inconnue (extraterrestre ?) croise la jeune fille, elle se découvre des pouvoirs radioactifs, etc. Le film, à mi-chemin entre Rencontres du troisième type et une comédie américaine classique, ne transcende pas le genre : il n’en a d’ailleurs pas l’ambition. L’intérêt du long métrage de Jason Stone, néanmoins, tient en ce qu’il ne dévoile pas précisément le phénomène, mais en suggère l’existence à partir d’indices finalement assez minces. Des formes lumineuses apparaissent et clignotent dans le ciel : cela suffit à expliquer l’impensable. Le FBI soutient qu’il s’agit d’une entité antérieure au Big Bang, surement des aliens. Dès lors, les lumières qui s’amassent dans le ciel deviennent les symboles de la connaissance et du savoir, d’une puissance supérieure à qui l’on attribue une cause extraterrestre. Le héros, Sean (Théodore Pellerin), habite dans une petite ville des Etats-Unis avec sa grand-mère malade et son petit frère en crise d’adolescence. Le réalisateur dresse le tableau d’une Amérique à la lisière entre classe moyenne et précarité sociale. Alentour, le désert borde les maisons. Que cachent ces étendues arides ? A la radio sont diffusées les dernières prises de décision de Trump en matière d’immigration. Une recontextualisation qui ne peut être due au hasard, tant elle entretient l’ambiguïté entre réalité sociale et phénomène paranormal – on découvre que dans ce désert sont menées les expérimentations gouvernementales qui visent à interagir avec les extraterrestres.

Finalement, est-ce que le cinéma fantastique ne rejoint pas en permanence la question écologique ? Le film catastrophe – qui en est en quelque sorte un sous-genre – fait apparaître une connivence entre la thématique climatique et des formes de merveilleux (on pense notamment à Take Shalter de Jeff Nichols, peut-être le plus abouti en terme d’articulation du désastre climatique et de la responsabilité individuelle, jusqu’à la paranoïa). Cette complicité peut s’expliquer, bien sûr, par goût ou volonté esthétique : il est jouissif de voir, au cinéma, les éléments naturels se déchaîner, une faille bouleverser le cours normal des choses. Souvent, le point d’ancrage des films ou séries pour ados est l’environnement naturel, qui se trouve altéré par des radiations, des énergies nuisibles – on ne sait jamais bien ce dont il s’agit. En adoptant une forme fantastique, cette menace n’est alors plus systématiquement imputée à la responsabilité des hommes, mais attribuée à des causes extérieures. Comme un moyen de se dédouaner, à travers la forme balisée et plaisante de la SF, d’une culpabilité collective. A cet égard, First Light peut être autant lu comme la métaphore d’un malaise geopolitique et climatique global qu’une quête transcendantale. Et parce qu’ils sont tous deux en prise avec leur époque, First Light et First Reformed sont marqués par une même quête de sens. Quelles perspectives s’offrent à l’homme ?

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