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Genèse : Le cœur en formation

Lorsqu’on tombe amoureux, c’est toujours pour la première fois. Quelle que soit “l’expérience” que l’on accumule, on reste bouleversé à n’importe quel âge par les incertitudes que comporte le début d’un amour. C’est ce qui fait de « Genèse », du Canadien Philippe Lesage, tout sauf un gentil film pour adolescents, et une oeuvre qu’il faut aller voir.

Deux histoires entremêlées, et une troisième en guise d’épilogue, comme un court métrage ajouté au film. Toutes parlent d’amour à l’adolescence. On pourrait facilement se laisser entraîner sur la pente de la leçon de vie, semer quelques obstacles sur le parcours de deux amoureux qui se chérissent et leur enseigner que c’est dans le dépassement de soi que triompheront les beaux sentiments. Mais l’amour dans Genèse n’est pas quelque chose de pédagogique, il est encore moins quelque chose d’agréable et se présente comme un mélange de désir et d’interdits, de violence et de découverte de soi. En réalité, cet amour-là est égoïste : avant de parler de fusion ou de recherche de l’être aimé, l’amour dans Genèse parle de moi, il est d’abord vécu par les personnages comme un chamboulement de soi, un désordre de l’identité.

Trois histoires, trois amours

Cela se passe au Canada, on ne sait trop quand. Guillaume (Théodore Pellerin) est un adolescent maigrelet étudiant dans un pensionnat pour garçons. Il est brillant, à l’aise avec les mots, vif d’esprit, suffisamment doué pour être sûr de sa supériorité, mais trop sensible aussi pour se sentir tout à fait à l’aise parmi les siens. Sous son air pâle et son regard maladif s’emmêle tout un nœud de questions et d’émotions qui l’amènent à prendre conscience petit à petit, et douloureusement, de ses sentiments envers son meilleur ami. En parallèle sa demi-sœur Charlotte (Noée Abita, qui jouait Ava en 2017) s’interroge sur les limites du couple qu’elle forme depuis quelques années avec Maxime, un gentil garçon qui plaît aux parents. Tentée par quelque chose de plus aventureux, elle le quitte pour sortir avec un bon salaud (antithèse de Maxime : nonchalant, plus âgé, cheveux longs et gras, barbe en jachère) dont elle découvrira à ses dépends le vrai visage. Enfin la troisième histoire se passe dans une colonie de vacances, c’est l’amour pudique et maladroit de deux tout jeunes adolescents le temps d’un été.


© Shellac

Maladroit, embarrassant, l’amour l’est dans ces trois histoires, car il est toujours accompagné d’une honte qui lui est propre, cette honte des premières fois : le tremblement des gestes sans expérience, la peur de mal faire ou de s’exposer, le remords de ne pas être à la hauteur. Genèse est un film sur la honte, parce qu’il place en son cœur le problème de l’innocence (son titre biblique le laissait déjà supposer). On ne désigne pas par “innocence” une sorte de naïveté angélique ou d’absence de mauvaises intentions. Les innocents ne sont jamais des saints. L’innocence, ce serait de toujours faire les choses comme pour la première fois. Poser sur le monde un regard d’une telle fraîcheur demande à tout cinéaste un difficile travail de mise en scène mais aussi et avant tout une sincérité remarquable. Et c’est peut-être ce qui fait de Genèse l’un des grands films de ce début d’année.

Au rythme des personnages

Montrer les choses comme pour la première fois : il faut pour cela trouver le juste tempo, l’exacte coïncidence qui ne nous placera ni en avance ni en retard par rapport aux personnages. L’une des solutions employées dans le film, solution de plus en plus commune mais qui marche tout de même, est l’utilisation de “moments musicaux” dans lesquels on peut se plonger, suffisamment envoûtants pour donner l’impression de parfaite harmonie entre le spectateur, les images et l’esprit de la scène. Dans Genèse c’est notamment le morceau Outside de Tops (à écouter!) qui joue ce rôle. Mais le travail de Philippe Lesage va fort heureusement bien au-delà, il s’attache à convoyer l’émotion par la mise en scène et non, comme on le voit presque constamment, par la procuration des personnages. On voit trop souvent des scènes ou des films dans lesquels une stricte chronologie des émotions place le spectateur comme le dernier maillon d’une longue chaîne de transmission : il y a d’abord ce que ressent le personnage, ou ce qu’il paraît ressentir, puis le déchiffrement par le spectateur, et enfin par empathie ou identification quelque chose vibre en nous (typiquement, même si cela reste un assez bon film, A Star is Born a récemment poussé loin le mécanisme). Cinéma de la contagion. Or c’est tout à fait l’inverse que propose Genèse au spectateur, à savoir la tentative de capter en même temps que les personnages ces sortes de particules invisibles que l’on appellerait “premiers émois”.


© Shellac

Faire passer les émotions par la mise en scène, les faire circuler à l’écran : la troisième histoire du film (l’épilogue) est sans doute celle qui nous permettrait d’illustrer au mieux notre propos, car c’est la seule dans laquelle les sentiments sont réciproques.Elle commence par un plan-séquence. D’abord, un groupe de musiciens autour d’un feu de camp chante un air repris par la foule hors champ ; la caméra recule petit à petit, dévoilant le tableau général, une rivière à l’arrière-plan, la tombée de la nuit et des spectateurs tout juste adolescents (c’est donc une colonie de vacances) ; puis elle pivote à gauche, isole lentement un groupe de filles battant joyeusement des mains, se fixe sur l’une d’elles, rieuse, entraînée par la musique, mais jetant de temps à autre de brefs regards hors-champ sur la droite ; la caméra recule ensuite et revient au tableau général ; puis elle pivote à droite, isole lentement un groupe de garçons battant la mesure, se fixe sur l’un d’entre eux, souriant, entraîné comme les autres par la musique, et jetant furtivement des regards hors-champ sur la gauche. En un peu plus d’une minute, tout le cadre est installé, l’histoire à venir est établie et surtout, ce que les deux jeunes adolescents osent à peine encore se murmurer de leur attirance silencieuse, leur embryon de flirt, vient d’être saisi au vol par la mise en scène. Le travail de celle-ci nous a dévoilé toute la pudeur et la délicatesse des amours naissants au moment même où ils se font.

C’est cette éclosion des sentiments vécus au présent qui fait de ce film une véritable expérience de cinéma, et non la jolie pièce rapportée et illustrée des amours de bidule avec machin (vous pouvez insérer le nom d’une bonne partie des romances). Genèse donc, parce que les sentiments sont pris en train de se former.

Réalisé par Philippe Lesage. Canada. 129 min. Avec Théodore Pellerin, Noée Abita. Sortie le 10 avril 2019. Distributeur : Shellac

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