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Confessions en série

GOMORRA : le charme de la tristesse

“J’ai toujours rêvé d’être un gangster.” Cette célèbre phrase d’introduction du classique Les Affranchis est à ranger dans le passé. Cette période où les bandits de grand chemin me fascinaient par leur bagout et leur classe est pour moi révolue. Le curseur s’est déplacé sur le réalisme brutal, désormais glaçant. Mais dans mes souvenirs enfouis, recouverts par la poussière du temps, je ne peux m’empêcher de chercher à quel moment cette catégorie de la population avait pourtant commencé à tant me fasciner. Je vous rassure, je n’ai jamais voulu être un gangster (quoique?), mais comprendre le mécanisme qui mène à ce choix de vie singulier m’a toujours questionné.

Astérisme typographique

En troisième au collège Paul Eluard de Garges-lès-Gonesse, je m’ennuyais comme rarement après une année de cours harassante où j’avais surtout été occupé à mémoriser les 5 familles qui composaient la Cosa Nostra américaine. Ma professeure de français, interloquée mais surtout agacée en me voyant retranscrire avec application l’arbre généalogique des familles de la mafia italo-américaine sur un vieux cahier, me proposa quelque chose d’assez insolite. Pour la dernière journée de cours, je devais présenter un film de gangsters à toute la classe et expliquer pourquoi ce film me fascinait. Quel ne fut pas mon enthousiasme ! Mon choix fut immédiat : au lieu d’un film, j’allais présenter un épisode de la saison 3 des Sopranos. Contrairement à beaucoup de jeunes fans de la série qui ont rattrapé les épisodes à travers des coffrets DVD, j’enregistrais alors minutieusement les épisodes diffusés sur Canal Jimmy, chaque dimanche soir, sur des vieilles VHS remplies de matchs de football mythiques. Une passion qui en effaçait une autre… Lors du moment fatidique de l’exposé, je sentis un mélange d’incompréhension et de fascination dans les yeux de mes camarades quand je m’évertuais à expliquer la psychologie de Tony Soprano, personnage central de la série et symbole de cette démystification de la voyoucratie.


Le regard de Saviano

Roberto Saviano, écrivain star à l’origine de Gomorra, a aussi été là pour ébranler ma fascination. En 2008, l’adaptation de son best-seller éponyme triomphe à Cannes grâce au néo-réalisme froid de la réalisation de Matteo Garrone. Avec ce film, je comprends très vite ce que l’auteur et le réalisateur veulent mettre en avant : la vie de voyous romancée principalement par les Américains n’a en fait rien de fascinant. La mafia détruit des vies, au propre comme au figuré. L’adaptation de Gomorra en série à partir de 2014, devenue rapidement un phénomène de société en Italie, va permettre à l’écrivain de développer et marteler son propos. Il y raconte la genèse de plusieurs clans camorristes qui s’affrontent dans diverses activités illégales. La fiction est fortement inspirée par la guerre sanglante (Faida de Secondigliano) entre le clan Di Lauro et les sécessionnistes, qui a semé la terreur au début des années 2000 (134 morts). La grande force de la série est indéniablement la présence à l’écriture de Roberto Saviano, qui sait très bien de quoi il parle. On ne peut pas douter de la véracité de ses récits quand on sait que sa vie a basculé depuis la sortie de son premier roman qui contait avec une précision chirurgicale les méfaits du crime organisé local. Il est depuis entouré par une armée de gardes du corps qui assure sa sécurité.

Info bonus
Roberto Saviano est aussi co-scénariste du film Piranhas (La Paranza dei bambini), réalisé par Claudio Giovannesi (lui-même scénariste pour la saison 2 de Gomorra). Sorti en salles en France le 5 juin 2019, Piranhas a été discuté sur notre site pendant la Berlinale où il était en compétition.

Début mai 2019, une fusillade éclate entre clans mafieux. Une fillette de 4 ans est la victime collatérale de ce conflit larvé. Dès la découverte de cette triste nouvelle qui a fait la une dans toute la péninsule, Luigi De Magistris, maire de Naples, balance un long message au vitriol sur les réseaux sociaux. Le maire fraîchement réélu y accuse Roberto Saviano. Il ira jusqu’à qualifier la série Gomorra de “maudite fiction” et “un mauvais exemple pour la jeunesse napolitaine”. Peut-on accuser une série qui dépeint avec force la réalité d’une jeunesse abandonnée à elle-même? Quand le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini lâche une phrase lourde de sens qui montre l’état d’abandon de cette partie de l’Italie (« Si au moins les mafieux se tuaient entre eux sans embêter les gens« ), Gomorra montre surtout l’inaction des autorités, qui préfère balayer sous le tapis ce problème encombrant qu’est la mafia.


Saison 4 : sublime noirceur

Dans la saison 4, Roberto Saviano et ses auteurs (cf. fiche technique) nous font voyager dans le but de montrer les dégâts causés par la mafia dans toute la Campanie. Ils veulent aussi oublier un instant le quartier malfamé de Secondigliano pour montrer une autre image de la ville de Naples, ou encore quitter l’Italie le temps d’un épisode mémorable. Pendant quelques instants, les quartiers périphériques sont remplacés par la campagne mais on se rend très vite compte que les lieux, si différents en apparence, ont de vraies similitudes. La jungle de béton est remplacée par des champs à perte de vue complètement ravagés par les déchets toxiques recyclés sauvagement par la Camorra. On renoue alors avec cette désolation déployée pendant les trois saisons précédentes. Comme une impression tenace d’être retourné dans le passé pour constater les dégâts endémiques de la criminalité locale…

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Salvatore Esposito (Genny Savastano). © Laurence Cendrowicz / Beta Film/ 2019 Sky Italia S.r.l.-Cattleya S.r.l.-Fandango S.r.l. / Canal+

La réalisation magistrale de cette quatrième saison doit être soulignée, d’autant plus qu’elle n’a pas été à la charge de plusieurs réalisteurs.rices comme pour les trois saisons précédentes, mais orchestrée uniquement par Francesca Comencini, présente depuis le début sur le projet. Les plans larges qui montrent le béton fatigué par le temps dans la banlieue de Naples touchent paradoxalement au sublime. Une manière de trouver une certaine beauté dans la misère, la violence et le désespoir sans s’en repaître. Des lieux où le temps s’arrête, des lieux complètement délaissés par les autorités. Les arcanes lugubres du quartier étriqué de Forcella sont magnifiquement filmés, avec une nervosité qui retranscrit à la perfection ce coin de la ville dominée par la très jeune criminalité napolitaine, une jeunesse déterminée comme jamais pour se faire connaître du reste de la Campanie.


Eclats d’humanité

Les créateurs de Gomorra ont aussi une intention claire : faire évoluer les principaux personnages de la série avec patience et minutie. Le plus intéressant de tous est sans aucun doute Gennaro Savastano. Personnage complexe, parfois attachant, celui qu’on surnomme “Genny” a atteint une maturité remarquable jusqu’à devenir le mafieux le plus intéressant de la série. Tout au long des 4 saisons de Gomorra, on a assisté à l’avènement d’un héritier d’une grande famille, mal dans sa peau, un peu gauche pour finir avec un père de famille plus ou moins responsable, chef de clan déterminé comme jamais à montrer qu’il est l’homme le plus puissant de la ville. Il a dû affronter entre autres un voyage mémorable au Honduras, une guerre sanglante avec son meilleur ami et puis bien évidemment affronter son propre père. En somme, un survivant dans ce monde qui donne rarement de seconde chance. 

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Cristiana Dell’Anna ©Gianni Fiorito / Beta Film/ 2019 Sky Italia S.r.l.-Cattleya S.r.l.-Fandango S.r.l. / Canal+

On sent également que Roberto Saviano a voulu donner une chance aux femmes dans ce monde impitoyable. Insuffler quelques instants de modernité dans cette saison est important pour montrer que la Camorra n’est pas qu’une affaire d’hommes. Le pragmatisme prime avant le choix des membres. Si une femme a les qualités requises pour occuper un poste vacant (laissé par un mari défunt la plupart du temps), il n’y aura aucune hésitation au sein de l’organisation pour la nommer. Le plus délicat est de tenir sur ce trône tant convoité. 

Il est intéressant de voir que le remplacement de certains personnages n’a pas d’incidence sur la fluidité de la série. La consistance des nouveaux venus est équivalente et on s’attache rapidement à ces têtes peu familières. Je pense qu’il est important d’expliquer aux fans de Gomorra, furieux que des personnages principaux quittent très vite la série, que l’espérance de vie d’un camorriste dépasse rarement la trentaine. En faisant partir les personnages en dépit de  leur importance dans le récit, Roberto Saviano veut montrer que la fiction est la plus proche possible de la réalité, et tant pis si un personnage de la série était aimé par les fans, bien au contraire. 


Refuser de courber l’échine

En suivant cette série, je me suis souvent demandé comment la réalité pouvait être plus violente que la fiction tant Gomorra me semblait aller loin. La question du plaisir en visionnant la série la plus regardée en Italie mérite d’être posée. Prendre un plaisir à s’attacher à des personnages sans foi ni loi est-il acceptable en tant que spectateur ? Roberto Saviano nous confronte à un problème tenace qui est apparu avec des anti-héros attachants comme Tony Soprano (The Sopranos) ou Don Draper (Mad Men).  Cette question centrale est bien plus poussée avec Gomorra . L’authenticité de cette série doit être forcément appréciée avec un recul nécessaire pour garder en tête la proximité extrême et troublante avec le réel, et lui donner un sens. Quel est donc vraiment le but de Gomorra ? Pour moi, il s’agit d’un appel à l’aide et d’un refus de courber l’échine, pour réclamer du changement avec force et conviction. Il faut féliciter l’équipe de la série pour avoir su montrer avec responsabilité la situation d’un coin de l’Italie laissé à l’abandon, d’une tristesse absolue. Saluons également le courage de Roberto Saviano qui doit lutter contre de hautes sphères politiques italiennes parce qu’il a décidé de prendre son courage à deux mains, de montrer la réalité des habitants de la Campanie, de révéler des lieux impénétrables et inimaginables pour les personnes qui n’ont pas grandi à Naples. 

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Andrea Renzi, Salvatore Esposito© Gianni Fiorito / Beta Film/ 2019 Sky Italia S.r.l.-Cattleya S.r.l.-Fandango S.r.l. / Canal+

Le but des créateurs de la série est de modifier la perception sur les mafieux, et ils y parviennent. Rattraper les dégâts causés par la fiction sans se départir du réalisme qui fait la puissance de cette série n’est pas une mince affaire. Avec Gomorra, les enjeux ne sont plus axés sur la personnalité des héros, même si leur importance demeure nette, mais sur la situation d’un territoire sclérosé où les habitants font de leur mieux pour s’en sortir. Si je suis admiratif face à Gomorra aujourd’hui, ce sentiment est loin de la fascination que j’ai pu avoir plus jeune pour les films de mafia hollywoodiens. La série de Saviano me touche pour des raisons plus essentielles, pour sa façon d’éclairer mon regard sur notre société. Les grands films américains cachaient volontairement les à-côtés assez embarrassants de ce milieu. Voir le destin d’innocents chamboulés par la mafia me fait dire que je vivais dans une sorte d’illusion qui peut être dangereuse si on ne saisit pas tous les codes. Je ne voyais que des morts violentes, déconnectées de toute morale et de toute conséquence. Ici, il est question de responsabilité, et surtout d’irresponsabilité. Gomorra montre comment la Camorra arrive à régir la société napolitaine en sous-main. Le chômage, par exemple, est réglé en partie par les criminels tout en exploitant des personnes en détresse. 

L’inaction des gouvernements successifs face aux plus faibles doit être révélée, et par la violence des images si nécessaire, et tant pis si cela choque. Car la violence de la fiction n’est rien face à la violence du réel, rappelons-le. On peut reprocher beaucoup de choses à Saviano. Se faire une carrière dans le dos de la mafia notamment, mais il a le mérite de mettre sur la table des problèmes importantes de la société italienne. C’est sans aucun doute pour ça qu’il est autant combattu par les politiciens de tous bords. Dévoiler une vérité enfouie avec détermination depuis des décennies et assumer jusqu’au bout son combat, voilà qui me fascine. 

Gomorra. Une série créée par Roberto Saviano en collaboration avec Giovanni Bianconi, Stefano Bises, Leonardo Fasoli, Maddalena Ravagli, Ludovica Rampoldi.
Réalisation : Francesca Comencini (saisons 1 à 4), Claudio Cupellini (saisons 1 à 3), Stefano Sollima (saisons 1 et 2), Claudio Giovannesi (saison 2).
Avec : Salvatore Esposito, Cristiana Dell’Anna, Ivana Lotito…
Diffusion : Sky Atlantic/ Rai 3. Saison 4 sur Sky Cinema à partir de mars 2019.

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