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Films

Grâce à Dieu : le charme discret de l’emprise

Installé depuis quelques années à une place incontournable auprès du grand public, le cinéma de François Ozon semblait avoir choisi la voie de la virtuosité érudite, peut-être parfois un peu vaniteuse. Avec Grâce à Dieu il saute le pas de l’engagement et s’élance sur un chemin de vérité et de rédemption à la fois moral et cinématographique. Et s’il fait mine d’abandonner sa brillance, Ozon réalise là son film à la fois le plus maîtrisé et le plus politique.

La scène d’ouverture de Grâce à Dieu ressemble à une publicité pour l’église catholique, si l’église catholique était vraiment frontale avec ses outils de promotion à l’heure de la Start-up Nation. Un haut-gradé de l’église, le cardinal Barbarin, brandit une croix en or au-dessus de la ville de Lyon, qui s’étale à ses pieds, pour la bénir. Alors que le titre s’inscrit discrètement dans le ciel, ton sur ton avec la transparence des nuages, on se sent happés doucement par le film. Tandis que l’histoire démarre, un slogan naïf revient de loin pour nous hanter : “Un jour la tendresse s’abattra sur le monde”, en l’occurrence une campagne du parfum Anaïs Anaïs de Cacharel dans les années 90. On repense en boucle à cette phrase en regardant Grâce à Dieu, comme un leitmotiv insistant en fond sonore. Mais très vite on glisse en confiance et sans résistance dans une zone d’émotion assez rare, porté par une salle obscure à l’ambiance recueillie, ponctuée ça et là de reniflements polis ou d’exclamations feutrées de révolte. En sortant, le premier réflexe est de rallumer le téléphone pour vérifier. Ah voilà, “s’étendra”. Beaucoup plus logique. La tendresse parfumée aux fleurs n’est pas vouée à s’abattre comme un fléau, mais bien à s’étendre sur le monde. Drôle de lapsus. Drôle d’association. Mais alors, qu’en est-il de la foi ? S’étendra? S’abattra ?

Le film observe une mécanique circulaire précise. On démarre du haut de la colline de Fourvière au petit matin avec le sacrement de Barbarin armé de son ostensoir qui saupoudre de lumière divine les pauvres mortels. On descend avec cette clarté, on déambule avec les hommes qui la reçoivent, bien en peine de s’en dépêtrer. Et on termine de nuit, après avoir atteint un point de non-retour du doute profane, en suivant (et en adoptant) le regard fébrile et inquisiteur lancé d’en bas à la cathédrale perchée. Le regard en question est celui d’une victime du père Preynat qui, de son propre aveu, n’est jamais parvenue à construire sa vie. Une manière de renvoyer le monument céleste au poids intolérable et oppressant qu’il fait peser sur ses sujets. Un moyen de cinéma pour mettre une institution face au miroir de ses responsabilités.

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© Mars Films

Pas de lyrisme, pas d’agressivité

Ozon se défend bien d’avoir jamais voulu prendre parti. Dans ce film comme dans ses précédents. En tout cas d’énoncer un parti pris trop univoque. Ou pire, de l’asséner. Comme le dit Melvil Poupaud à Denis Ménochet, passionaria de la bande, “Pas de lyrisme, pas d’agressivité, ça ne sert à rien”. Et puis ce n’est peut-être pas très français comme culture de cinéma ? Mais le réalisateur qui a démarré sa carrière avec une libre adaptation de Pasolini, semble de plus en plus prêt à assumer des positions. Lui qui a toujours revendiqué une recherche esthétique autour de la subversion s’est quand même souvent perdu dans l’inanité de la transgression en terrain conquis et balisé. On pense par exemple à Jeune et Jolie ou L’Amant Double, deux films qui ont pour point commun de ne bousculer aucune des lignes qu’ils affirment bousculer et de réduire les points de vue féminins qu’ils prétendent incarner. Si les femmes passent au second plan dans Grâce à Dieu, c’est pour mieux rappeler combien elles consentent encore souvent à s’effacer en société, persuadées qu’il s’agit de leur rôle assigné. Car on n’est certes pas là pour rigoler, et c’est bien une histoire d’hommes qu’on nous raconte. Ou plutôt une histoire de petits garçons violés qui peinent à devenir des hommes – mais qui pourtant en ont l’air et les attributs – dans une société qui leur réserve a priori la place du maître.

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Melvil Poupaud (Alexandre Guérin) et Aurelia Petit (Marie Guérin) © Mars Films

C’est le point de vue candide et empressé d’Alexandre Guérin qui nous entraîne dans l’histoire. Guérin, incarné avec brio par Melvil Poupaud, est un archétype plus vrai que nature de l’ordre traditionnel, père exemplaire de cinq enfants, qui cherche à obtenir de l’institution catholique la réparation qu’il estime lui être due. C’est la force et l’extrême intelligence du film de nous faire démarrer dans les pas de ce personnage qui a décidé d’interpréter l’institution du Clergé au pied de la lettre et de demander des comptes. Car sa première démarche n’est pas juridique, singularisant ainsi le film de Spotlight ou d’autres films procéduraux. Non, la demande de justice est d’abord ecclésiastique. En bon catholique cartésien, Guérin estime qu’une institution qui prône le bien doit mettre en œuvre le bien dans toutes ses actions et donc agir pour dénoncer et réprimer le mal. S’il est touchant par cette candeur, Alexandre (premier titre du film quand il s’agissait de protéger le projet par le sceau du secret) incarne aussi une forme de confiance en soi absolue, presque un orgueil. Paradoxe extrême, à la fois pour une victime et pour un pieux croyant. C’est de cette manière subtile et presque intangible que le film transcende le genre “inspiré de faits divers réels arrivés en province” auquel beaucoup se sont essayés, sans toujours s’en tirer gracieusement. Ici, aucune victime n’est ni parfaite, ni égale. L’issue est encourageante mais pas complètement satisfaisante. La grâce de Dieu prônée par Barbarin sert à absoudre les abus de pouvoir et le mécanisme de déni, constitutif à la fois du fonctionnement de l’Eglise et de la classe bourgeoise. Elle s’oppose à la grâce des hommes prêchée par le personnage de prolétaire frustré incarné par Swann Arlaud dans son bref discours final. Un combat entremêlé de David contre Goliath. L’individu seul face au système. Le “Grâce à Dieu” face au “grâce à vous”. La seconde des grâces n’est jamais définitive ou absolue contrairement à la première, mais au moins elle ne prétend pas l’être et permet à ceux que la sourde lumière divine a blessé de survivre.

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Swann Arlaud dans le rôle de Emmanuel Thomassin © Mars Films

Le film met en place un dispositif intellectuel qui conduit à épouser les questionnements et déceptions propres à l’activisme associatif. Alors que les membres de La Parole Libérée s’interrogent sur la nature, la portée et la violence de leurs revendications et de leurs actions, on pense par exemple aux débats actuels qui condamnent les revendications de progrès social au prétexte qu’elles ne sont pas élégamment formulées. Ozon, pur produit de la bourgeoisie catholique, semble à la fois absoudre son milieu, par la compréhension qu’il a de ses limites, et dénoncer l’air de rien une asymétrie fatale et indélébile. Le film illustre parfaitement les jeux de hasard qui n’en sont pas. Ceux parmi les victimes qui semblent pouvoir se permettre de parler et dénoncer en limitant la casse, peuvent le faire parce qu’ils peuvent compter sur un soutien humain et matériel substantiel. Jusqu’au personnage d’Eric Caravaca qui s’appuie sur l’expertise de sa femme, psychologue victimologue au grand sens pratique, qui veille avec vigilance à préserver les limites de son mari et les siennes.

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Denis Ménochet (François Debord) et Eric Caravaca (Gilles Perret) © Mars Films

Le hors-champ n’est pas en reste. Parmi les victimes qu’on ne verra jamais par exemple, un homme qui s’est suicidé “parce qu’il était pédé”. La cruauté réside dans l’effacement. Quand Guérin va questionner le supérieur hiérarchique direct de Preynat, encore en exercice, il notifie son malaise quand celui-ci met sur le même plan l’homosexualité et la pédophilie. Car de fait, pour le prêtre la frontière est fine. Guérin, a priori pas concerné, quitte la pièce incapable de supporter une telle rhétorique de mauvaise foi. De la même manière pour Barbarin, la pédophilie, ou “pédosexualité”, est avant tout une question de sémantique. Ces atermoiements sont un moyen subtil parmi d’autres dans le film de rappeler la torture psychologique que cela constitue pour une personne hantée par la perspective d’avoir été abîmée de manière interne et irréversible par un viol, de se sentir en plus auscultée et jugée comme une aberration de la nature. En particulier par une institution spirituelle dont la légitimité s’est bâtie sur l’hégémonie historique, et surtout, et c’est bien là que le bât blesse, sur le fameux bon sens populaire. Que l’Eglise s’obstine encore à mettre sur le même le plan une orientation sexuelle impliquant des adultes consentants, et une perversion consistant à abuser d’enfants confiants et impressionnables, et qu’elle continue de condamner la première avec plus de fermeté, est une véritable honte qui justifierait en réalité tous les lyrismes et toutes les agressivités.

Ozon le style

Mais Ozon, ouvertement homosexuel, semble considérer que le meilleur moyen de faire résonner le propos de son film est de mettre en veilleuse ses tendances habituelles de gros malin, pas nécessairement lyriques ou agressives comme celles de Denis Ménochet, mais en tout cas souvent lyriques et distanciées. Peut-être a-t-il raison. Après tout il est issu de ce monde à la fois fragile et oppressant, et c’est à lui qu’il semble vouloir s’adresser en priorité. La réception positive du film dans la presse traditionnelle abonde dans son sens. Pourtant, en bon esthète, il épouse le sérieux de cet objet filmique comme un vrai exercice de style. On repense au film Spotlight à qui il avait été reproché son austérité. Il est frustrant de constater qu’on puisse ne pas identifier la démarche d’amochir la lumineuse Rachel McAdams comme un choix radical et précis de mise en scène. Il en va de même pour Grâce à Dieu. C’est discret mais si on regarde bien, ça saute aux yeux. En observant Melvil Poupaud, double virtuel de François Fillon obsédé par la vertu, à la tête d’une famille nombreuse tout droit échappée des Triplés, on ne peut s’empêcher de penser à son rôle dans Laurence Anyways. Ozon interroge la masculinité traditionnelle sans la menacer mais en la bousculant dans ses fondements.

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Le réalisateur François Ozon et son acteur Melvil Poupaud © Mars Films

On sent d’ailleurs une grande liberté dans sa manière de s’approprier les codes esthétiques des milieux catholiques traditionnels. On frôle à tout moment le trait épais des Le Quesnoy (bonjour Hélène Vincent), mais on touche à l’essence d’une communauté qui se reconnaît et se co-opte sans conteste par les petits pulls en cachemire, les serre-têtes et les cols Claudine. Si la caractérisation aux frontières de la caricature a toujours été la marotte de Ozon, on ne sent aucune gratuité ni aucune provocation ici. On est dans une observation à la loupe, comme une démarche d’auto-entomologiste. Proche d’une réflexion philosophique sur le costume et la tête de l’emploi. Même le prêtre pédophile a les traits et les lunettes à verres fumés qu’on prête volontiers aux prêtres pédophiles. Pourtant tout le monde semble s’accorder à dire qu’avant d’être un “pauvre vieillard malade”, le sinistre père Preynat a été vraiment populaire et “tellement charismatique”. Peut-on ignorer à ce point ce qui est sous nos yeux par incapacité cognitive à faire face à la réalité? Après tout, n’oublions pas, ceci est un film de fiction, basé sur des faits réels.

Grâce à Dieu. Un film écrit et réalisé par François Ozon. Avec : Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Eric Caravaca, Aurelia Petit, Josiane Balasko, Frédéric Pierrot, Hélène Vincent, Bernard Verley… Photographie : Manu Dacosse. Montage : Laure Gardette. Production : Mandarin Cinéma, Scope Pictures. Durée : 2h17. Sortie le 20 février 2019.

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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