Grey's Anatomy by Les Ecrans Terribles
Séries

Pourquoi je reste fidèle à Grey’s Anatomy après tout ce temps

Dans les rayons des immanquables, Grey’s Anatomy trouve rarement sa place. Il faut dire qu’elle fête cette année sa quinzième saison et que les amours se fanent souvent au fil du temps. Même Game of Thrones perdrait bien des adeptes si elle durait aussi longtemps. Mais dans mon cœur, étrangement, la série de Shonda Rhimes tient toujours une place de choix. Le sentiment est loin d’être rationnel, mais il mérite d’être étudié.

En 2005, lorsque Grey’s Anatomy est apparue, les attentes étaient mitigées. Le nom de Shonda Rhimes ne disait rien à personne, quant à Ellen Pompeo et Patrick Dempsey, ils étaient encore des inconnus (soyons honnêtes, la notoriété de la première n’a d’ailleurs jamais dépassé le cadre de la série). Seul le retour de Katherine Heigl, plusieurs années après la fin de Roswell, pouvait faire frémir quelques anciens adolescents. En 2005, le règne de l’indétrônable Urgences et son hyper réalisme sur le milieu médical commençait à vaciller. Le docteur House venait d’apporter un an plus tôt son sens des investigations aux intrigues hospitalières, et Scrubs maniait son humour adorablement enfantin depuis 2001. La médecine semblait s’ouvrir à de nouvelles possibilités et le mélange annoncé (hôpital + peines de coeur) avait de quoi séduire. Pour ma part, je n’imaginais pas troquer l’éprouvante Urgences contre sa petite sœur ultra-maquillée.

Après une première – courte – saison bien terne, Grey’s Anatomy a pourtant rapidement trouvé sa voie, et avec elle le chemin vers le cœur de ses spectateurs… ou en tout cas vers le mien, à ma plus grande surprise. En cause, ce fameux mélange savamment dosé. Si les cas médicaux m’étonnaient sur le moment, c’est bien le mélodrame qui me faisait revenir, en particulier le triangle amoureux Meredith / Derek / Addison. Car si les spectateurs que nous étions avaient bien l’habitude de cette configuration rabâchée du petit écran, force est de constater que Meredith Grey et Derek Shepperd partageaient une alchimie quasi-miraculeuse. Avec sa chevelure parfaite et son sourire séduisant, « McDreamy » méritait son surnom et n’a pas volé ses rôles de boyfriend idéal dans les comédies romantiques qui ont suivi sa révélation (de Il était une fois à Bridget Jones Baby). Addison, quant à elle, s’était vite éloignée de la figure clichée de la femme bafouée. Ni épouse éplorée, ni statue de glace sans émotion, la belle rousse était très vite devenue un des rouages moteurs de la série.

Quand notre cœur fait boom

En 27 épisodes, la saison 2 de Grey’s Anatomy était parvenue à apporter les ingrédients qui lui manquaient jusqu’ici : un vrai sens du spectacle et du romanesque en veux-tu en voilà. De quoi ratisser large et capter l’attention de toutes sortes de spectateurs. Assumant au maximum la part de soap-opera de son ADN, la série de Shonda Rhimes est allée loin, très loin dans les rebondissements. Comme sa sœur de network Desperate Housewives, Grey’s Anatomy a instauré pendant un temps le rituel de l’épisode-catastrophe, celui où l’univers te transmet clairement un message : petit personnage, ta journée va être pourrie ! Sur un autre créneau horaire, les voisines de Wisteria Lane ont eu une émeute, un crash de planeur, des échanges de coups de feu dans un supermarché, une tornade ; Grey’s Anatomy, de son côté, a enchaîné un accident de ferry, un crash d’ambulance, l’effondrement du toit d’un restaurant, une fusillade, un affaissement de terrain en plein Seattle, l’explosion d’un bus, un incendie au sein même de l’hôpital… Une accumulation qui sort évidemment momentanément la série de toute crédibilité (personne ne peut rationnellement être aussi poissard !), mais qui marque les rétines et file à ses spectateurs des pics d’adrénalines. Et c’est dans cette inoubliable saison 2 qu’est née cette habitude des disaster episodes, lors d’une histoire en deux partie où Christina Ricci et Kyle Chandler, invités de prestige, tentent de sauver un homme d’une bombe logée dans sa poitrine.

Grey's Anatomy by Les Ecrans Terribles
Christina Ricci au mauvais endroit au mauvais moment ! © ABC

Ce sens de la catastrophe joue sur notre perception de la série. L’accident démesuré est attendu ; pire, inconsciemment, il est réclamé. Grey’s Anatomy en fait des caisses, elle nous a habitué à des drames mirobolants, que l’on n’a de cesse de contempler avec un plaisir quasi-pervers. Pour ma part, je n’ai pas honte de reconnaître avoir développé une certaine relation sadomasochiste avec la série. Parce qu’un spectateur de série télé n’attend très probablement pas de son programme qu’il lui fasse du mal, et surtout pas d’une série de network du jeudi soir. D’une décennie de Grey’s Anatomy, pourtant, est née une double attente. Celle de voir des quidams souffrir (pour les voir se rétablir à la fin – ou pas), et celle de voir mon propre cœur saigner. Les héros de Shonda Rhimes sont beaux. Pas juste physiquement (la vraie beauté se trouve ailleurs, tous les coachs de vie vous le diront). Ils sont beaux parce qu’ils sont faillibles, parce qu’ils se laissent atteindre par tous les drames qui les entourent, parce qu’ils grandissent, parce qu’ils changent. Meredith Grey était l’un des personnages les plus agaçants que j’ai jamais pu voir dans une série. Après quelques saisons (un bon nombre tout de même), elle est devenue une des plus belles choses que Grey’s Anatomy nous ait montrées. Elle a affronté plus de drames que la plupart d’entre nous, et elle s’est relevée, elle a décidé de vivre (ce qui n’était pas gagné d’avance), et de sourir. Le sourire de Meredith réchauffe le cœur comme il peut le crever… Comme ses catastrophes, les drames, les tragédies même, que tissent la série peuvent-être bigger than life. Izzie (Katherine Heigl) était la plus belle âme des internes au début de la série. La mort de Denny Duquette, son patient-mais-pas-que, l’a mise en morceaux et nous avec. L’image d’une Izzie effondrée en robe de bal rose à froufrous alors qu’une fête bat son plein dans l’hôpital, restera treize ans après l’une des plus fortes de la série.

Douze ans plus tard, je serais bien incapable de compter le nombre de fois où Grey’s Anatomy m’a brisé le cœur ou l’a rempli de soleil. La naissance du fils de Bailey, la révélation de l’accident de George O’Malley (007, pour qui s’en souvient…), l’épisode musical avec une Callie dans le coma, la mort héroïque de Derek, l’atroce agression de Meredith par un patient perturbé, la peur de perdre April Kepner… Shonda Rhimes mène la vie dure à ses héros. Trop de drames pourrait d’ailleurs tuer le drame. Mais l’effet s’est révélé étonnamment inversé : au Seattle Grace Hospital, le drame appelle le drame. Ces énumérations pourraient laisser penser que la série ne fait qu’alterner catastrophes et mise en danger des personnages. Mais la série en est à sa quinzième saison. Elle compte déjà 317 épisodes. La plupart d’entre eux se contentent d’ailleurs de laisser la grosse machine se reposer sur ses rouages et ses (nombreux) personnages. Mais on peut compter sur Shonda Rhimes et son équipe pour apporter à leur public au moins un puissant choc émotionnel par saison. Voir Meredith se faire démolir le visage par Denzel Washington (The Sound of Silence, S12E09) reste une des plus fortes émotions que la télé américaine m’a procuré en 2016.

Quinze ans et toute ses dents

Il y a de nombreuses années, quelqu’un de l’équipe créative de Grey’s Anatomy clamait que la série pouvait très bien durer vingt ans. Je me souviens encore parfaitement de ma réaction d’alors, entre choc et rejet. Qui voudrait voir les internes et médecins se tourner autour pendant vingt piges ? Cette année, la série fête son quinzième anniversaire et va donc officiellement dépasser la déjà très longue Urgences. Un événement tel qu’Entertainment Weekly vient de réaliser une prestigieuse séance photo (avec couvertures multiples) pour son numéro d’octobre. Ce n’est bien sûr pas la première fois que le magazine américain offre une telle visibilité à une série télé… Mais à la différence de Buffy et Dawson, qui ont en ont eu les honneurs cette année, Grey’s Anatomy n’est pas terminée. Elle ne fait pas l’objet d’une adoration nostalgique. Mais une telle longévité est, de nos jours, plus qu’exceptionnelle.

« Patients may die, but this show never will. » © James White / EW

Et si la série s’en sort aussi bien (d’aucuns diraient qu’elle survit, je répondrais qu’elle vit tout court), ce n’est pas uniquement parce que Scandal et How to Get Away with Murder lui servent de fer de lance le jeudi soir. C’est parce qu’après quinze ans de bons et loyaux service, elle continue d’être fidèle à elle-même, à ses personnages, à ses fans, et qu’elle ne se repose jamais sur ses lauriers. C’est parce qu’elle parle de son temps et continue de faire écho à l’actualité, en condamnant le racisme quotidien aux USA ou en se rangeant dans l’ère #MeToo (très visible dans la saison 14). C’est parce qu’elle continue d’offrir à ceux et celles qui la suivent des petits clins d’œil perso, qu’on parle encore de Cristina, d’Izzie et de Burke, qui sont pourtant partis depuis trois, huit et onze ans. C’est parce que le post-it de mariage de Meredith et Derek refait régulièrement une apparition à l’écran et dans la narration dix ans après son utilisation, et que Chasing Cars et How to save a life, les deux hymnes de la série, reviennent fréquemment nous enivrer les oreilles. C’est parce que Grey’s Anatomy, sans tomber dans un fan service dégoulinant, sait traiter ses fidèles, les chouchouter, leur envoyer des messages que seuls eux sauront décrypter. C’est pour toutes ces raisons que, dès ce vendredi, et tous ceux qui suivront, je guetterai mon épisode et le dévorerai sans modération, sur mon canapé, sous ma couette ou dans mon bain. Et c’est pourquoi je n’ai pas honte de dire qu’à aujourd’hui trente ans, j’ai passé la moitié de ma vie au Seattle Grace Hospital, et que je ne suis pas prêt de signer mon autorisation de sortie.

Grey’s Anatomy, créée par Shonda Rhimes en 2015. 
Avec Ellen Pompeo, Jesse Williams, Chandra Wilson, Kim Raver…
Saison 15 le jeudi soir sur ABC aux USA ; à venir sur TF1.

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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