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Notre année 2020

Hugo Bouillaud : « Un feu dans le regard (2020 et The Leftovers) »

J’ai consacré beaucoup de mon temps en 2020 au revisionnage de mes séries préférées. Redécouvrir certaines d’entre elles me permettait parfois de me sentir en famille quand j’étais loin de ma famille réelle, et à d’autres moments de me faire croire que j’étais entouré d’amis quand j’étais en réalité seul dans la pièce. J’ai regardé bien peu de films, un peu par flemme, mes neurones ayant été engourdis par un long printemps, puis un long été, un long automne, puis ah, tiens, voilà qu’à présent un long hiver se pointe. Aux films, je préférais la chaleur réconfortante des séries, avec leurs décors familiers, leurs personnages que l’on prend le temps d’apprivoiser, et les rires et larmes que ces fictions savent si facilement me tirer. Je pense que mon rapport aux séries est devenu plus que jamais un rapport addictif, au fond bien là pour compenser un manque. Quand ce ne sont pas les jeux vidéo, ce sont les séries qui constituent ma fenêtre virtuelle hors d’un monde qui, du haut de mes 23 ans, m’ennuie. Je regarde des séries et joue aux jeux vidéo faute de pouvoir appuyer sur la touche « avance rapide » de ma vie. 

Parmi les séries que j’ai revisionnées en 2020, celle avec laquelle j’ai développé la relation la plus obsessionnelle (à un point presque problématique !) est sans conteste The Leftovers. Bien sûr, ce n’est pas un hasard si je l’ai choisie comme série emblématique de mon année 2020. L’univers de cette fiction est contemporain, réaliste, à première vue similaire au monde dans lequel nous nous trouvons. Pourtant un événement y a eu lieu, une cassure. À partir de ce moment charnière, beaucoup sont persuadés que plus rien ne pourra redevenir comme avant. Ainsi, de manière souvent terrifiante, The Leftovers dresse le portrait d’un monde dont les habitants tentent de retrouver un semblant de vie normale. Pourtant, ils sont paralysés par l’idée d’une réitération de la catastrophe. Leur effort est voué à l’échec… Cela vous rappelle quelque chose ?

Je connaissais déjà The Leftovers depuis des années et j’étais convaincu depuis longtemps que c’était la meilleure série qu’il me serait jamais donné de voir. Je l’avais déjà vue en intégralité à trois reprises. Avant, à chaque fois que j’achevais une de ses trois saisons, je me retenais de la regarder de nouveau. C’était si bon que j’en mourrais d’envie, mais je m’en empêchais pour ne pas me lasser trop vite. Cependant en 2020, toutes les pendules ont été déréglées : je n’ai plus réussi à me retenir. 

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Justin Theroux dans The Leftovers © HBO

Au cours du premier confinement, j’ai à peu près regardé tous les épisodes une nouvelle fois, mais dans le désordre, avec un rythme de visionnage ponctuel. Un rapide shoot pour les moments où j’accusais une baisse de moral. 


Puis, en juin, je me suis englouti les trois saisons en entier. Nous étions sortis du confinement le 11 mai, mais mon esprit était loin d’être apaisé. Depuis mon retour à Paris, quelque chose ne tournait pas rond. J’avais besoin d’un sas de décompression avant de me remettre à côtoyer des gens, de me remettre à travailler, ce genre de choses a priori normales… J’ai alors décidé de m’organiser un confinement rien que pour moi, non pas imposé par des décisions gouvernementales, mais par ma propre autorité, qui jugeait utile pour ma santé mentale de me renfermer de nouveau chez moi sans voir personne pendant une dizaine de jours. Allez savoir pourquoi, sur le moment je trouvais l’idée bonne… C’est donc dans un état de rage particulier, un feu brûlant dans le regard, que je me suis de nouveau enfilé les trois saisons de la série, en onze jours. Le rapport était alors passé de réconfortant à carrément compulsif. 


Idem en juillet : après avoir tenté de ressortir un peu, de passer un été à peu près normal à Paris, j’ai renoncé de nouveau pour une quinzaine de jours aux relations sociales (mais en m’autorisant cette fois de longues promenades méditatives dans les rues de Paris en journée). Pas besoin de voir le vrai monde quand une série peut me fournir bien plus que les Apports Journaliers Recommandés en Émotions Fortes (AJRÉF !). Je me suis donc tout enfilé à nouveau pour la troisième fois de 2020. À ce stade, on peut parler de relation de codépendance affective à une série. La preuve, il a fallu que je regarde quelques épisodes une septième fois, pendant la semaine qui a suivi le troisième visionnage de l’année (et sixième visionnage si l’on prend le total de ma vie (vous suivez ?)) pour me permettre de me sevrer lentement. 

The Leftovers en Australie, à la fin de la saison 3 © HBO

J’ai tellement tout-lu-tout-vu-tout-bu de The Leftovers que j’envisage actuellement de faire une pause de deux ans sans revoir le moindre épisode. A voir si je tiens le coup… Deux ans c’est long.

En 2020, je ne me suis pas lassé, même si un certain désarroi s’emparait de moi au moment où je me visualisais de l’extérieur, en train de regarder le même épisode pour la septième fois. Je persiste et signe : je clame haut et fort que The Leftovers est la meilleure série du monde et restera à jamais la meilleure série produite par l’humanité pour toujours et c’est comme ça un point c’est tout ! Une série qui parle autant à mon âme, de manière si juste, si intime et universelle, de deuil, de douleur, de colère, de questionnements, d’amour, et tout simplement du fait d’être humain sur la planète Terre, en tant qu’expérience individuelle et collective, je vous mets au défi de faire mieux… D’autant plus qu’elle fournit rires et pleurs bien au-delà des AJRÉF!

2020 aura donc été l’occasion de confirmer définitivement et de consacrer cet amour que j’ai pour The Leftovers. Mon année entière aura été marquée par l’esprit de cette série, par sa bande originale aussi, qui compte certaines des chansons que j’ai le plus écoutées cette année. Les deux plus emblématiques : Never gonna give you up de Rick Astley*, et Take on me, du groupe a-ha**. Ces chansons ont une symbolique très forte dans la série puisqu’elles rappellent des moments-clés de la trajectoire narrative de certains personnages. Désormais elles ont aussi une symbolique très forte dans mon histoire personnelle. Plus que jamais, récit fictionnel et récit personnel se sont mêlés. D’un côté, cette série a tourné en boucle dans ma tête, sans me laisser de répit, de l’autre, jamais je ne me suis posé autant de questions sur le monde réel, sur absolument TOUT. Parfois j’aurais aimé pouvoir souffler, mais que voulez-vous, la remise en question est un travail éreintant !

Never gonna give you up,
Never gonna let you down,
Never gonna run around and desert you *

Au-delà des difficultés créées par l’épidémie du covid dans mon présent, 2020 aura surtout insufflé en moi une angoisse acérée de la catastrophe écologique à venir et une vision de la société bien plus effondriste que par le passé. Non pas que ce sujet ne m’inquiétait pas déjà avant, bien au contraire ! Cependant le flux incessant des activités quotidiennes m’empêchait de trop y réfléchir. Avec le confinement, j’ai pu m’arrêter et je n’ai pas eu d’autre choix que d’y penser. La fiction de The Leftovers ne constituait pas mon salut pour m’échapper de ces préoccupations-là. En effet, son écriture file, notamment à partir de la saison 2, plusieurs métaphores des conséquences désastreuses de l’anthropocène et de nos mécanismes de déni face à l’ampleur du problème. C’est ainsi qu’Evie, personnage que l’on peut interpréter comme une militante écologiste kamikaze, enfonçait le clou, en m’adressant un frontal “tu comprends”. 

Oui, Evie, je comprends.

Nous ne pouvons plus nous dérober. Nous devons accepter le changement, l’embrasser.

Nous comprenons : le mouvement c’est la vie.

Depuis fin octobre 2020, j’arbore fièrement un tatouage en hommage au personnage de Nora, mère de deux enfants disparus. Nora essaie tout au long de la série de retrouver une vie normale, mais son parcours lui permettra de réaliser que les choses ne peuvent tout simplement pas redevenir comme avant. 
Elle est là. Prête à partir. Ouverte à l’idée de tout plaquer, de tout laisser pour recommencer à zéro, et cette ouverture est magnifique. 

Take on me (take on me)
Take me on (take on me)
I’ll be gone
In a day or two **


* Rick Astley, Never gonna give you up, 1987
** a-ha, Take on me, 1986

The Leftovers
Une série créée par Damon Lindelof et Tom Perrotta. Diffusion originale : 29 juin 2014 – 4 juin 2017. 3 saisons, 28 épisodes. Diffuseur : HBO.

Synopsis
Le 14 octobre 2011, 2% de la population disparaît simultanément de la surface de la Terre. Ces gens, de tout âge, se sont évanouis dans la nature, sans explication, laissant leurs proches dans le plus total désarroi. Trois ans plus tard, la vie a repris son cours dans la bourgade de Mapleton, une petite ville près de New York, mais rien n’est plus comme avant. Personne n’a oublié ce qui s’est passé, ni ceux qui ont disparu. 

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