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Films

« Joue-la comme Beckham » ou l’affirmation féminine dans les crampons

Vous souvenez-vous de « Joue-la comme Beckham », la sympathique comédie anglaise adolescente qui révéla Keira Knightley en 2002 ? Coupe du Monde oblige, on revient sur ce modèle du genre. Où l’émancipation féminine au cinéma passe par l’identification à des archétypes masculins.

Léa Casagrande et Marie Ingouf

« Tu ne veux pas faire comme moi, trouver un bel indien et faire un beau mariage ? » demande sa sœur à l’héroïne. Nous sommes au début des années 2000 dans la banlieue de Londres, au sein d’une famille indienne. Jess (Parminder Nagra) est une jeune fille brillante et épanouie. Une ado sans histoire, en somme. À un détail près : elle aime le foot. Et dans la famille, football et traditions ne font pas bon ménage. Son aptitude à taper dans le ballon sur le terrain vague du quartier ne passera pas inaperçu aux yeux de Jules (Keira Knightley), attaquante dans l’équipe féminine locale, qu’entraîne Joe, le séduisant coach aux yeux bleus (Jonathan Rhys-Meyers). Evidemment, en moins de temps qu’il n’en faut pour que Benjamin Pavard – ou David Beckham – marquent un but, Jess rejoint l’équipe, gagne les tournois, s’épanouit… et ment à ses parents. Évidemment aussi, elle tombe amoureuse. Retour de bâton, pleurs puis réconciliation : un happy end final sur fond de poulet tandoori clôturera cette comédie délicieusement satirique.

Comment s’affirmer en tant que femme ? En agissant comme des garçons, répond la réalisatrice indienne Gurinder Chadha. Par la caricature et le stéréotype – de la bande de filles superficielles qui ne pensent qu’au shopping aux garçons un peu crétins qui se battent pour elles – elle désamorce avec humour la situation ultra balisée d’une jeune fille indienne écrasée par le poids des traditions. Avec Beckham pour modèle, la liberté s’obtient en portant un maillot et des crampons. Derrière le message résolument positif, une ambition féministe. Jess est coincée entre une représentation féminine ultra conservatrice, pour ne pas dire complètement niaise – une mère hystérique obsédée par la réputation familiale, une sœur frivole qui ne vit que pour son futur mariage – et un modèle étiqueté masculin : jouer au foot. Pour Jules, la situation est à peine plus enviable : elle a les cheveux courts, déteste la lingerie à dentelles et porte un nom de garçon, bref pour sa mère, adepte des chapeaux à voilette et des robes à fanfreluches, elle est lesbienne, c’est sûr ! Face à une telle image du féminin, comment ne pas associer la masculinité à l’émancipation ? D’autant plus que ce seront encore des hommes (le père de Jules, son plus fervent supporter, le coach qui les mènera à la victoire, puis le père de Jess animé d’une soudaine prise de conscience) qui les aideront à atteindre leur rêve : décrocher une bourse pour intégrer une équipe américaine.

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Jess rêve d’être un garçon pas comme les autres © Copyright Metropolitan FilmExport

Si le féminin est source d’aliénation, le masculin promet la libération. Une vision dont les racines profondes se reflètent à travers la culture populaire. Après tout, une des premières princesses Disney à ne pas attendre patiemment dans une tour d’ivoire que son prince vienne la libérer, c’est Mulan, une femme maladroite qui sauve finalement l’honneur familial et le reste de la Chine en se grimant en homme pour affronter les Huns. La formule est simple : agir = exister = être un homme. Et cette recette est mise au service d’un grand nombre de comédies adolescentes. De She’s a Man où Amanda Bynes se fait passer pour son frère afin de jouer au football à Bliss Ellen Page – sur un scénario à peine modifié de Joue-la comme Beckham – se consacre au derby, l’affirmation passe par la révolte envers un modèle féminin pour embrasser des codes résolument masculins. On peut certes y voir une logique positive : les femmes s’emparent des domaines traditionnellement réservés aux hommes. Comme Amelia Earhart, aux commandes de son avion, elles seraient des pionnières. Enfin, presque.

Critiquer la vision de l’épouse toute dévouée à son mari est louable. Mais ces comédies ne questionnent jamais, en revanche, le patriarcat en tant que tel. Et tombent paradoxalement dans une représentation un rien misogyne où ce sont finalement les femmes qui sont à blâmer. De la mère indienne prisonnière des traditions à la ménagère anglaise des années 50, ces stéréotypes sont condamnés sans jamais en chercher l’origine et englobent finalement le féminin dans son entièreté. Le fait que la liberté masculine se soit construite sur et par cet assujettissement de la femme est passé sous silence. Quand les injonctions liées à la virilité sont, quant à elles, à peine effleurées. En somme, la masculinité est foncièrement libre. Point. Qui plus est, ces comédies restent frileuses dans leur affranchissement de la romance girly. Pas de happy end sans prince charmant. S’émanciper, c’est une chose mais, à l’exception de Bliss, on n’évitera pas le langoureux baiser final. Pourtant, si l’on veut défendre Joue-la comme Beckham, c’est parce qu’on ne peut s’empêcher d’y voir une première tentative, peut-être un peu naïve, vers un véritable engagement féministe. Droit au but.

Réalisé par Gurinder Chadha. Avec Keira Knightley, Parminder Nagra, Jonathan Rys-Meyers. 2002. Société de distribution : Helkon SK. 

Photo en Une : © Metropolitan FilmExport

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