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Cannes 2019

Journal de prod #4 – La figure de la femme : libérée du regard des autres ?

La question du genre est depuis quelques années au coeur de nombreux films et séries. Cette thématique m’intéresse depuis toujours, j’avais essayé de co-produire un film sur une actrice transsexuelle, réalisé par un jeune brésilien passé à la Cinéfondation en 2011. Nous n’avions pas trouvé de financement à l’époque, c’était sans doute too much too soon… A Cannes l’année dernière, je me souviens de l’accueil chaleureux de Girl, premier film du réalisateur belge Lukas Dhont qui mettait en scène Lara, une adolescente dans son combat pour devenir danseuse étoile et devenir femme alors qu’elle était née garçon. J’avais beaucoup apprécié les scènes de danse, il y avait un parti pris et un regard délicat du réalisateur pour filmer les chorégraphies de danse classique et un point de vue affirmé sur la question du changement de sexe. La relation avec le père de Lara, protecteur, compréhensif vis-à-vis de la démarche de sa fille, était une belle manière de faire entrer le spectateur dans cette intimité.

Cette année, Port Authority de Danielle Lessovitz explore de nombreuses thématiques similaires à Girl, la violence et le racisme en plus. Si on sent une démarche sincère de la cinéaste pour sa première réalisation, le film reste une sorte de pot-pourri de sujets en vogue. Le scénario est très attendu, l’histoire d’amour entre Paul et Wye, femme trans et danseuse de voguing, n’est pas du tout convaincante. Le point de vue principal du film est celui de Paul, jeune délinquant blanc, fasciné par Wye et la famille qu’elle s’est constituée auprès des jeunes danseurs noirs de voguing. Le choix de ce point de vue est la grande faiblesse du film. Tout comme Paul, le spectateur (comme la réalisatrice) reste à la place de l’observateur, sans dépasser la fascination première. Le film manque de hauteur sur la question du racisme, de la discrimination sexuelle et de l’esprit de la danse comme libération. Il me semble que ce film avait plus sa place à Sundance qu’à Un Certain Regard, mais bien sûr Monsieur Thierry Frémaux… c’est une question de point de vue.

A la table ronde “Quel avenir pour le cinéma dans le monde des plateformes ?”

Sans grand espoir d’avoir des révélations tonitruantes, je me rends à cette table ronde, d’une part car les corps, les gestes des intervenants racontent parfois des choses à leur insu, ensuite parce qu’il peut y avoir des interventions inattendues de la salle…Aujourd’hui, à cette table ronde, pas de vague, mais le corps de Monsieur Saada est un peu tendu, il semble un peu engoncé, au fond de sa chaise. Je me souviens qu’à l’époque où les producteurs se plaignaient des conditions extrêmement contraignantes de l’engagement d’Orange dans la production d’un film, Monsieur Kesler avait été vivement interpellé lors d’une table ronde pour le développement du cinéma africain par Daouda Coulibaly, réalisateur de Wulu. Sous le coup d’une vive émotion, il avait dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Bon, en définitive, aujourd’hui ce sont les plateformes qui imposent des contraintes absolues aux producteurs et Orange redevient un acteur-allié des producteurs. La roue tourne comme on dit.
Moins facile d’interpeller quelqu’un qui n’est pas là. Reed! Reed! We all have a question for you…

Ce que je retiens de cette table ronde, c’est que s’exprime de manière ultra-polissée une divergence de point de vue des acteurs du secteur concernant le rapport de force avec les plateformes. Il en découle deux stratégies, deux visions opposées de l’avenir du cinéma et de son financement. D’un côté il y a ceux qui pensent que la bataille contre les plateformes n’est pas perdue et qu’on peut encore les contraindre à entrer dans le système de financement actuel afin de conserver l’indépendance des producteurs. De l’autre on trouve ceux qui pensent que le combat a été perdue depuis longtemps et qui proposent donc de se concentrer sur la bataille à venir, celle qui consiste à renforcer les fonds propres des sociétés de productions existantes (ce qui revient à dire, moins de sociétés de production, concentration des acteurs, etc.)

Et je crois que Madame Evelyne Gebhardt (la source n’est pas fiable, c’est juste parce qu’elle avait un fort accent allemand que je dis ça, et j’étais au fond de la salle, impossible de distinguer les visages), Vice-Présidente du Parlement européen, a conclu : “ il faut essayer de s’appuyer sur la directive du Ecommerce pour responsabiliser les plateformes et ne pas rester dans la naïveté de penser que la co-régulation est possible. L’enjeu c’est la question du contrôle des données ”. Maîtresse d’école, elle siffle la fin de la récré!

Au stand marocain, rendez-vous avec une musicienne marocaine et journaliste cinéma.

Mon associée a fait la rencontre de cette jeune femme lors d’un festival au Maroc et même si elle n’a jamais réalisé de film, nous avons été touchées par son point de vue de musicienne sur un pan de la musique traditionnelle marocaine assez méconnue. Il est toujours très difficile de prendre la décision d’accompagner un auteur qui n’a pas de formation scénaristique car on sait que cela peut devenir très chronophage, mais l’envie de valoriser une culture qui voyage en France auprès de la communauté marocaine française et plus largement nous motive. Le film a pour intention de mettre en lumière des artistes féminines à travers les textes de leurs chansons populaires qui ont un fond subversif. Ces chanteuses ont émergé dans les années 1960 au Maroc. Il nous semble important de faire un film qui pourrait montrer à nos sociétés occidentales – surtout dans le contexte que nous connaissons aujourd’hui – l’importance de ne pas stigmatiser la figure de la femme maghrébine. Il ne faut pas se cantonner à l’image de femmes soumises ou voilées, ce serait trop réducteur et la musique permet de déconstruire cette forme de pensée…

Photo en Une : Port Authority de Danielle Lessovitz. Copyright : MK2 Diffusion.

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