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Cannes 2019

Journal de prod #6 – Rencontres à Cannes : agir et ne pas tergiverser

La fatigue commence à se faire sentir après plusieurs jours au festival. Les nuits sont courtes, 4 heures en moyenne, j’accumule de plus en plus de retard de sommeil chaque soir. C’est un peu comme imaginer les premiers mois après la naissance d’un enfant mais puissance 10 et concentré sur une semaine.

Rencontre avec Une fille facile

Mais rien à faire, l’appétence et l’envie de voir des films sont là, c’est quand même ce qui rassemble ce petit monde sur la Croisette. Couchée tard et levée tôt donc, je vais voir Une fille facile de Rebecca Zlotowski à la Quinzaine des réalisateurs. Tout comme les précédents films de la cinéaste, celui-ci me laisse un peu à la porte…

À nouveau, la réalisation est bien faite mais le film ne m’émeut pas beaucoup. Dans la torpeur d’un été à Cannes, deux cousines d’origine maghrébine issues de la classes populaires vont fréquenter un riche propriétaire de yacht et son fidèle bras droit, celui qui s’occupe de ses affaires et gère son argent, interprété par Benoît Magimel. C’est la rencontre de deux mondes, entre ceux qui possèdent l’argent et les autres. Philippe (Magimel) fait le lien entre les deux, c’est un passeur et sans aucun doute la seule bonne surprise du film.

L’acteur livre une interprétation sobre et juste, son visage marqué, sa silhouette massive rassure l’héroïne. Dans chaque scène où il apparaît, Zlotowski le regarde : les détails de ses rides, son regard perçant, la lourdeur de son corps… Elle saisit en peu de plans une vérité chez ce personnage, ce qu’elle n’arrive pas à faire avec tous les autres. On regrette que la réalisatrice n’ait pas choisi d’étayer et de raconter cette relation complexe de mentorat improbable entre Philippe et la jeune adolescente plutôt que de projeter de manière fantasmée la condition du personnage d’une fille facile. Serait-elle passée à côté de son véritable sujet ?

Me rendant à la projection Red 11, précédée de la masterclass de Robert Rodriguez, je croise un producteur qui me confie qu’il ne va pas bien. Evidemment je crois que, tout comme moi, il est fatigué de son séjour cannois… « Mais non, ça va pas du tout, je n’en peux plus d’attendre mon retour à Paris pour enfin voir le dernier épisode de Game of Thrones ! », me confie-t-il. La série TV s’invite encore à Cannes…

Rencontre avec un Texan généreux

Enfin installée au fond de mon siège, j’observe la salle et je souris. Un beau mélange de génération, des spectateurs de 16 à 76 ans en effervescence devant RR, son chapeau texan, son jean et ses bottes en cuir noir. C’est parti pour une présentation dynamique qui invite tous les futures réalisateurs.trices à casser les verrous de la création.

Vingt-cinq ans après El Mariachi, RR a eu envie de renouveler l’expérience de faire un film à 7000 dollars et tourné en 14 jours, pour adapter sous forme de thriller son expérience en tant que rat de laboratoire. C’est avec cet argent qu’il avait financé à l’époque El Mariachi. En parallèle du tournage de Red 11, qu’il est venu présenter à Cannes, Rodriguez a tourné un documentaire de plus de deux heures qu’il voit comme un mode d’emploi pour faire des films hors des clous, et qui pourrait être une suite filmée de son livre Rebel without a crew, dans lequel il revenait sur la production d’El Mariachi. À partir d’extraits de ce documentaire, il livre à l’audience des astuces d’écriture de scénario (la méthode des cartes ou des post-it), d’éclairage (comment tourner un film entier avec deux lampes), ou des trucages ultra-payants à un dollar (comment donner l’illusion de transpercer un oeil avec une seringue…).

Red 11 est un film de genre qui mélange humour, action et horreur. Porté par un casting de très jeunes acteurs impeccables, il transmet l’énergie positive d’un film de bande (alors que RR est seul, accompagné de son fils à la prise de son). À aucun moment, Red 11 ne cherche à paraître plus intelligent que quiconque dans la salle et c’est précisément ce qui en fait un divertissement de qualité.

Ce qui m’interpelle durant sa masterclass, c’est que Robert Rodriguez affirme que la créativité et les idées ne viennent pas de l’intellectualisation mais de l’action. Par exemple, quand il est seul sur le tournage d’El Mariachi et qu’il installe lui-même ses lampes sur le plateau, il crée, il pense son plan et ce qu’il va raconter. Les propos de rodriguez sont inspirants : “ le fait même de dire ‘J’ai l’idée d’un film qui raconte… que je réaliserais quand j’aurais du temps, quand je serais prêt…” est du temps perdu pour créer. Quand on ose y aller, les choses viennent à nous. Avec El Mariachi, j’ai constaté que le génie créatif émerge d’une manière inattendue, même quand j’étais sans ressources, poussé dans mes retranchements.” Dans l’un des extraits du documentaire, il déclare que le cinéaste est souvent son pire obstacle pour ne pas se lancer dans le processus de création, à force d’attendre le moment soit-disant opportun ou d’espérer qu’on lui en donne l’occasion, alors que le cinéaste doit prendre conscience qu’il est en fait son meilleur atout pour initier le processus créatif et que les choses adviennent ensuite.

Il ajoute un peu plus tard que cette méthode pour faire des films est encore plus destinée aux artistes en herbe issus d’une minorité, aux artistes femmes ou à ceux qui ont le sentiment que leur voix n’est pas entendue. Et moi de constater qu’en France, si vous faites partie de ces catégories, les portes s’ouvrent difficilement et vous renvoient à un mur qui paraît insurmontable jusqu’à se dire qu’il vaut mieux abandonner ou rentrer dans le rang. Le cinéaste Ladji Ly (Les Misérables court et long, co-réalisateur d’A voix haute) a déclaré quelques jours avant RR : “c’est possible de faire des films sans avoir un paquet d’argent” et “L’enjeu c’est aussi ça : j’en ai marre qu’on raconte nos histoires à notre place.”

Derrière les propos de RR, j’apprécie le fait que sans le nommer, il parle de la réussite en passant par des échecs. Agir, expérimenter, se tromper, recommencer à agir et réussir…. Cette pensée est beaucoup plus valorisée outre-Atlantique… Et Ladjy Ly accompagné de Kourtrajmé d’ouvrir une école gratuite à Montfermeil pour que les futurs cinéastes de la diversité expérimentent, se trompent et recommencent à filmer…

En tant que productrice, j’ai déjà entendu maintes fois cette phrase : “c’est impossible à faire, il te manque trop d’argent”. Mais que faire d’autre quand je sens que l’artiste a son film en tête, qu’il est prêt ? Prendre le risque qu’il perde son désir de créateur ? Ou prendre le risque de mettre en production? Tout ce que je sais de ma petite expérience, c’est que quand une relation de confiance est installée entre un réalisateur et un producteur, on sait, on sent quand il faut y aller et ce malgré les calendriers de financement. Alors merci RR pour cette élan, cette bonne humeur, je suis requinquée pour le tournage du court-métrage de cet été sur lequel nous n’avons aujourd’hui que les acteurs, du matériel prêté gratuitement, des sandwichs, un gîte, deux collaborateurs formidables et advienne que pourra…

Photo en Une : Lauren Hatfield et Roby Attal dans Red 11 de Robert Rodriguez. © DR.

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