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Notre année 2020

Julien Savès : « Déclarer sa flamme, préserver le feu »

Quel exercice difficile que celui demandé par la rédaction des Écrans Terribles en ce début d’année ! En lieu et place des habituels tops récapitulatifs (j’avais déjà tout prêt pour une fois, voyons…), et vu la particularité de la situation dans laquelle nous sommes englués, il a été décidé à la place de décrire qu’elle avait été notre année de cinéphilie. Tout de suite l’image d’une salle de cinéma fermée, façade muette et toutes lumières éteintes, s’est façonnée dans mon esprit, minant la motivation et rendant l’exercice un peu vain… Un tourbillon de neurones bondissant plus tard, comme cela m’arrive parfois, d’autres pensées surgissent quant aux directions à adopter, comme par exemple la possibilité d’honorer la mémoire de celles et ceux du cinéma et des séries qui nous ont quittés cette année. Seulement la liste est trop longue et bien trop douloureuse… Sinon, je pourrais vous parler du nombre herculéen de séries et films regardés, tous genres et formats confondus (jusqu’à établir de nouveaux records personnels #fiertémalplacée), mais je ne crois pas que ce soit des plus intéressants… Enfin, la raison me dirait d’évoquer les grands combats qui ont secoué l’industrie, les petites victoires, déceptions ou agacements primesautiers qui ont parsemé l’année cinématographique jusqu’à ce sursaut contestataire suite à une gestion ubuesque du gouvernement sur la question des réouvertures de salles ; seulement je crois que mes colistier.ère.s aux Écrans Terribles feront cela bien mieux que moi. Donc finalement, j’ai choisi ce qui m’apparaît comme la plus respectueuse des démarches, à savoir de déclarer ma flamme aux salles obscures en faisant un devoir de mémoire des quelques belles soirées durant lesquelles mes yeux et oreilles furent comblés avec délice par la magie du Grand Écran.

Mads Mikkelsen dans Drunk– Copyright Henrik Ohsten

Il y a d’abord les sorties officielles bien planifiées, puis bousculées, reportées deux fois, trois fois, pour finir en VàD, à la Saint Glin-Glin ou alors… jamais plus, c’est malin ça ! Certains films arrivent à tirer leur épingle du jeu, se faufilent entre deux couvre-feux/confinements/angoisses existentielles, tels Drunk, l’ode à la vie de Vinterberg et Mikkelsen, le sincère et délicat Falling de Viggo Mortensen ou encore les très maîtrisés et nuancés L’Ombre de Staline d’Agnieszka Holland et Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar. La liste est fournie, de nombreux autres font vibrer la corde, certains sortis avant le confinement comme 1917 de Sam Mendes ou Jojo Rabbit de Taika Waititi, ou un autre décrié partout, Tenet, mal accueilli, mal compris, un peu trop attendu comme le messie pour relancer la fréquentation. Pourtant l’exercice est ambitieux, propre et bien exécuté, avec certes la froideur habituelle un peu hautaine d’un premier de la classe, mais il y est question de palindrome, donc c’est forcément bien (mode mauvaise foi, fan des figures palindromiques, activé). 

Au coin des ressorties marquantes, parmi les toujours fringants Crash (David Cronenberg), Sátántangó (Béla Tarr) et l’intrigant Piège pour Cendrillon (André Cayatte), se glissent pour moi deux belles oeuvres. D’un côté, Akira de Katsuhiro Otomo, l’alpha du film de japanimation pour le public français, monument grâce auquel des milliers de vocations d’artistes et d’experts en démolition se sont créées. De l’autre, le beau, complexe et ambigu Les Lèvres rouges, réalisé par Harry Kümel que nous avons eu le plaisir de rencontrer et de questionner pré-confinement, en respectant tous les gestes barrière, en bons Julien(s) que nous sommes. Ressorti avec moult courage par Malavida Films, le film se voit déprogrammé, puis reprogrammé, et ainsi de suite. En somme, les joies de la distribution par temps de pandémie active. Et bien entendu, je garde une pensée émue pour ceux que j’aurais aimé découvrir en salles, en parallèle de l’option VàD, comme les impressionnants Les Sept de Chicago, Soul et Mank

Le Neo-Tokyo d’Akira ( ressorti en salles le 19 août 2020)

Au rayon des festivals, saluons les quelques rescapés d’une année noire marquée par les annulations : les toujours fringantes Journées cinématographiques de l’Écran de St Denis, l’incontournable Toute la mémoire du monde de la Cinémathèque qui accueillait notamment Isabella Rossellini et Philip Kaufman, ce dernier venu présenter notamment, toute en retenue et élégance, une nuit Body Snatchers terriblement anxiogène par rapport à l’actualité d’alors. La palme de la persévérance revient, quant à elle, à l’Etrange Festival qui aura réussi à organiser sa 26ème édition entre deux confinements, avec un programme amoindri mais recelant son lot de pépites.

Enfin, parlons de la saga de l’année ! Non, non, pas d’une série à la télévision, ni de la saga au long cours, pour le coup réelle, des élections américaines, plus fascinante que dix saisons de Dallas mises bout à bout. Je parle évidemment de La Clef, ce cinéma de cœur occupé par l’association Home Cinéma depuis septembre 2019, suite à sa fermeture, en vue d’en garder l’essence première et que le lieu ne soit pas transformé/remodelé en un lieu de grande consommation éloigné de toute considération culturelle. Sous l’impulsion de cette association et des passionné.e.s qui la composent, ce lieu est devenu en quelques mois, notamment au cours d’une rentrée de septembre mémorable, la haute place de la cinéphilie parisienne. Programmation originale, à contre-courant des modes et évidences, invités de prestige accompagnant leurs vieilles œuvres, en dehors des circuits de promotion, en mode décontractés et généreux. La Clef aura constamment su entretenir la flamme et flatter l’intérêt du cinéphile malgré les amendes qui menacent, malgré le rachat qui se concrétise, malgré le couperet qui est sur le point de s’abattre. Une belle métaphore de l’art cinématographique brandi en forme de dernier rempart.

Et lentement, cette image qui ressurgit, se reforme, puis se grave : Luc Moullet et ses quatre-vingt ans passés, au cours d’une soirée qui lui est consacrée, resté jusqu’au bout pour répondre aux multiples questions, puis montant dans son taxi, arc-bouté, avec l’aura d’un grand prince voué à sa cause et passion, dans la nuit, le masque vissé au visage…


Photo en Une : Cinéma La Clef, cliché de septembre 2019 ©Revival La Clef

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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