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La Ballade de Buster Scruggs : Un western, six coups

Le dernier projet de la fratrie Coen aura connu moult rebondissements. D’abord prévu sous la forme d’une mini-série en six épisodes, La Ballade de Buster Scruggs est finalement devenu un film à sketchs diffusé sur Netflix. Malgré quelques défauts et un sketch décevant (sur six, la moyenne reste bonne), ce western tient malgré tout la route grâce à son casting impeccable, une photographie à tomber, sa pluralité de tonalités (de la comédie à la tragédie) et au génie des frères Coen.

The Ballad of Buster Scruggs

Notre périple au Far West débute avec Buster Scruggs (Tim Blake Nelson) – aka le « Rossignol de San Saba » -, cowboy vêtu de blanc à la répartie cinglante qui aime donner de la voix et jouer de la gâchette. Cette parodie cartoonesque de films de cowboys ouvre le bal avec brio, et beaucoup de drôlerie. Contenant son lot de dialogues à la sauce Coen, ce sketch des plus chantants se veut léger comme sanglant, et fera le grand bonheur des amateurs de O’Brother. Pastiche du western à la Sergio Leone rythmé par un « Rossignol » aussi hilarant que terrifiant, des hors-la-loi barbus, des saloons poussiéreux et des tirs de pistolets, le premier acte frappe fort et embarque en quelques minutes malgré sa (trop) courte durée.

Near Algodones

Qui dit Far West dit braqueurs de banques et de diligences. La Ballade de Buster Scruggs continue donc sa route avec un bandit (James Franco) – nouveau looser magnifié par les Coen – bien décidé à dévaliser une banque perdue au milieu des plaines. Near Algodones comporte, plus encore que dans le premier segment, des dialogues parmi les plus sophistiqués et efficaces écrits par les frères Coen. L’exemple le plus marquant étant celui de la séquence de la banque. Court, amusant et morbide, ce sketch n’est pas le plus réussi du film – les retournements de situations « à la Coen » étant parfois bien prévisibles – mais les dialogues sauvent sans conteste la mise. Mention spéciale au banquier campé par Stephen Root.

Meal Ticket

Joel et Ethan Coen abordent dans ce troisième segment, plus long, les freaks shows. Le ton plutôt léger des deux premiers sketchs disparaît ici pour laisser place à la tragédie. Meal Ticket prend la forme d’un conte sombre et triste, dans lequel un imprésario en mal d’argent (Liam Neeson) promène de villes en villes un comédien infirme (bouleversant Harry Melling). Un artiste aussi étrange que fascinant qui déclame chaque soir des poèmes célèbres face à une poignée de vieillards édentés et de cowboys bouffis par le whisky. Un conte cruel qui fait référence au sort terrible du spectacle – et de l’art en général – dévoré par le show-business. Vous aurez d’ailleurs sûrement une pensée pour Paul le poulpe à un moment donné.

The Gal Who Got Rattled © Netflix

All Gold Canyon

Il s’agit du sketch où la photographie léchée de Bruno Delbonnel se fait le plus sentir. Et pour cause, la nature devient dans ce segment un personnage à part entière. Ce délicieux short movie suit un chercheur d’or tenace (le rocailleux Tom Waits) bien décidé à débusquer « Mr. Pépite » dans une vallée verdoyante vierge de toute trace humaine. Rapidement, cet homme défigure sans sourciller la nature à coups de pelle et y laissera, à son départ, le carnage de son passage sous le regard impuissant des animaux de la plaine – un cerf et un hibou notamment. Scénaristiquement, les Coen ont fait mieux certes, mais ce sketch comique en pleine nature fonctionne à merveille et enchante par ses plans grandioses.

The Gal Who Got Rattled

Incontestablement le segment le plus long, le plus abouti, le plus émouvant et le plus réussi du lot. Un vrai western épique Coen-ien comme on les aime, qui n’est pas sans rappeler No Country for Old Men, True Grit et même Inside Llewyn Davis. Et cerise sur le gâteau, c’est une femme forte et hilarante, interprétée par la bluffante Zoe Kazan, qui tient les rennes de ce cinquième acte. The Gal Who Got Rattled relate son voyage jusqu’à l’Oregon en compagnie de son frère – qui décède au cours du périple – et qui doit dès lors mener son chariot à bon port et prendre en main son avenir. A savoir, rester célibataire ou accepter la demande en mariage de Mr. Knapp (Bill Heck), l’adjoint en chef du convoi. Romantique et tragique, le destin de ce personnage attachant mériterait un long métrage.

The Mortal Remains

Après cinq sketchs imprévisibles et hauts en couleurs, on ne sait à quoi s’attendre pour le dernier segment qui clôturera La Ballade de Buster Scruggs. Nous décomptons les segments passés, et sommes donc dans l’attente d’un épilogue au moins à la hauteur du reste. Malheureusement, les Coen ont failli dans ce dernier acte. L’idée est pourtant aguicheuse : un huis clos dans une diligence en compagnie de cinq personnages, dont un trappeur et deux chasseurs de prime. La faute à une esthétique discutable et peu jolie, oscillant entre Tarantino et Burton, et des dialogues qui perdent (et ennuient) rapidement le spectateur. Un acte manqué qui fait passer le temps en attendant le générique final.

Si La Ballade de Buster Scruggs ne révolutionne pas le cinéma des frères Coen, il n’est pour autant pas une oeuvre mineure de leur filmographie. Le film à sketchs restant un exercice périlleux dans lequel les cinéastes s’en sortent – il faut le dire – fort bien. On regrette cependant beaucoup de ne pas pouvoir visionner ce western sur grand écran. Le spectacle n’en aurait été que plus grandiose.

Réalisé par Joel et Ethan Coen. Avec Tim Blake Nelson, James Franco, Liam Neeson, Tom Waits, Zoe Kazan… Etats-Unis. 2h13. Genre : Western. Distributeur : Netflix France. Sortie le 16 Novembre 2018 sur Netflix.

Crédits Photo : © Netflix.

Camille Griner

Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs, aux Clash et à la chèvre Djali dans "Le Bossu de Notre Dame", entres autres.

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