La Première Marche by Les Ecrans Terribles
Films

LA PREMIÈRE MARCHE refait voler le rainbow flag en Seine-Saint-Denis

L’être humain est rempli d’a priori. Il est façonné comme ça : qu’on en soit conscient ou pas, qu’on le combatte ou non, on a tous des idées toutes faites de l’Autre, la faute à une bonne part d’ignorance et probablement aux jeux des médias. En 2019, une association de Seine-Saint-Denis est parvenue à organiser la toute première marche des fiertés LGBTQI+ dans un département sur lequel on a justement beaucoup d’a priori. Ça a été un véritable parcours du combattant. Le documentaire La Première Marche en a suivi chaque étape avec un soutien indéfectible. 

“Banlieusard.e.s et fier.e.s”. Le message s’étale sur l’affiche comme il s’est étalé en grand sur des banderoles colorées le 9 juin 2019. L’intention de cette toute première marche des fiertés du 93 condensée en trois mots. Bien sûr, l’événement en lui-même sous-entend une mise en lumière des différentes identités queer, c’en est le concept même. Mais celui-ci a la particularité de vouloir aussi mettre à mal d’autres préjugés : ceux qui salissent la réputation du département. Ceux qui laissent entendre que la Seine-Saint-Denis est plus violente, plus intolérante, plus homophobe que ne pourrait l’être la trentaine de villes françaises qui a accueilli ou accueille encore ces manifestations chaque année.

Youssef, Yanis, Annabelle et Luca, ses organisateurs, ont de l’énergie et des convictions. Surtout, ils luttent pour sortir leur ville des stéréotypes qui la tire vers le bas. C’est au sein de leur association Saint-Denis Ville au coeur qu’ils ont eu l’idée de cette marche des fiertés, la première qui se tiendrait en banlieue parisienne. “En banlieue”. Cette zone géographique fantasmée qui hérisse le poil des personnalités politiques et qui fait flipper les spectateurs du JT de TF1. Cet espace hostile où l’insécurité serait le mot d’ordre, où l’Islam règnerait en maître et où la police serait persona non grata. Vous vous souvenez des “no-go zones” proclamées par Fox News il y a quelques années ? Voilà : en banlieue. De toutes celles-là, Saint-Denis est sûrement l’une des plus connues, des plus commentées, des plus redoutées. Bien entendu, la réalité est toute autre et le visage que montre La Première Marche du chef-lieu du 93 est bien plus nuancé que ça. On se serait fâchés si ça n’avait pas été le cas.

© Outplay Films

Depuis 2017, l’association travaille à promouvoir la cohésion sociale, à restaurer l’image de la ville et à améliorer le quotidien des habitants. C’est une mission plus que louable, humaniste, solidaire. La Première Marche est à son image : chaleureux, vivant, coloré. Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray, les deux réalisateurs, ont suivi les quatre instigateurs de cette marche des fiertés dans leur parcours du combattant. C’est-à-dire les beaux moments (le drapeau LGBT dressé sur la façade de la mairie, les encouragements…) et les déconvenues : les conférences devant des salles vides, les interventions radiophoniques désastreuses, les ajustements de dernière minute… Atoui et Etchegaray sont visiblement acquis à la cause des jeunes militants, on le sent dans chaque scène : ils les observent, les scrutent, leur courent après même, sûrement plus attentifs à la détermination de leurs quatre interlocuteurs qu’à réfléchir à leur propre mise en scène. Comme dans la bouche des organisateurs, on sent dans la démarche des deux réalisateurs une urgence, un feu vibrant, et une bienveillance de chaque instant. En même temps, c’est un premier film. Un premier film pour une première marche… Les astres convergent.

Devant la caméra, Youssef, plus expansif, plus ouvertement queer, plus politisé, vole la vedette à ses camarades. À travers son regard d’étudiant en sciences sociales, le film aborde tout un tas de notions, un peu abruptes pour les non-initiés : l’homonationalisme, l’intersectionnalité, le post-colonialisme. De quoi être un peu largués si on ne s’y connait pas un peu (ça a parfois été notre cas). L’idée directrice reste sensiblement la même : à travers cette marche, l’association – et par extension, le film – prend à coeur de défendre les droits des personnes LGBTQI+ qui peuvent être discriminées tant pour leur orientation sexuelle ou leur genre que parce qu’elles sont racisées, pauvres ou parce qu’elles viennent de quartiers populaires. On aurait d’ailleurs aimé que chaque couleur du drapeau arc-en-ciel soit représentée à l’image. Comme on l’entend dans le film, quand on parle d’identité queer, les gays sont omniprésents tandis que “les trans et les lesbiennes sont oublié.e.s”. Dommage alors qu’ils et elles soient également invisibles à l’écran dans La Première Marche. Dommage aussi de ne pas avoir laissé la parole aux Dionysiens qui peuplent ou font vivre la ville, très peu interrogés alors que leur vision d’un tel événement, à contre-courant de bien des attentes, pouvait s’avérer passionnante. Il n’empêche : le documentaire parvient à rappeler que cette première marche était un message d’espoir autant qu’une revendication, un soutien collectif autant qu’une profession de foi. Un acte qui reste puissant un an plus tard : alors que la Pride des banlieues 2020 a été annulée pour cause de COVID, les rassemblements de la Manif pour tous (basée dans le 15e arrondissement de Paris, bien loin du 93), étaient, eux, bel et bien autorisés il y a quelques jours à peine. La Seine-Saint-Denis, plus homophobe que Paris, vraiment ?

La Première Marche, de Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray.
Sortie le 14 octobre 2020.

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Buffy et Balthazar Picsou.

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