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Films

L’Époque : l’envers vibrant du monde


Des attentats contre Charlie Hebdo à l’élection de Macron, comment se protéger de la violence du monde ? Comment supporter le sentiment d’impuissance ? Comment avancer, bouger, exister dans une société qui nous fige, nous tétanise, voire méprise notre présence ? Et comment se rencontrer dans un monde aveugle ? Autant de pistes lancées par L’Époque. En 90 minutes, Matthieu Bareyre déroule trois années de déambulations nocturnes dans Paris : pour lutter contre le vortex du néant, pour rester malgré tout en mouvement…

Ce qui accroche d’abord notre regard, c’est la beauté d’une image qui vient gratter la surface des masques pour faire jaillir la vérité des visages dans l’obscurité. Le monde est assez triste comme ça pour ne pas se résoudre au misérabilisme. Alors Bareyre sublime la nuit avec une caméra BlackMagic, dont le nom n’aura jamais fait autant sens que pour capturer ces instants secrets. La beauté de la photo ne vient pas lisser, mais révéler l’élégance et le panache de tous ceux qui se laissent saisir par l’oeil curieux de la caméra. Têtes de fête, mines défaites… L’Époque capture l’écho des coeurs abîmés, donne du sens aux nuits d’insomnie, impose la douceur face à l’indifférence du monde.

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© Bac Films

Voilà aussi un film en phase avec son temps, et ici ce n’est pas une formule toute faite et figée. Pour Bareyre, il s’agit de faire corps avec l’autre en le suivant dans ses pérégrinations, de se laisser aller à l’errance, à la découverte, à l’inattendu. A chaque rencontre, il s’agit d’être prêt à bien tendre l’oreille et à garder l’oeil ouvert. La démarche semble évidente en documentaire, mais elle se déploie ici avec une grâce certaine. Dans le même temps, le film porte la trace de la précision de son écriture et de son montage, emporté par le souffle de la musique et la puissance des mots de ceux – et surtout celles – qui viennent muscler son architecture.

La nuit tous les chats sont gris

Donner aussi une voix à un âge qu’on n’écoute pas : les 18-25 ans, déjà plus enfants déclencheurs d’achat mais pas encore “actifs” prêts à se faire saigner à coût de crédits. Donner à voir et entendre également ceux qu’on laisse d’habitude dans l’ombre : femmes, non blanc.he.s, lesbiennes, banlieusards… Le panel n’est certes pas exhaustif mais témoigne d’une conscience, d’une démarche sensible aux questions de représentations. Le “jeune de banlieue” qui dévoile ses états d’âmes et parle du temps qui lui échappe, comme le “jeune étudiant en commerce” qui avoue ne pas avoir voulu étudier dans cette voie mais l’avoir acceptée pour se conformer aux voeux de ses parents. En attendant d’avoir rempli son devoir, il passe le temps dans un monde où on a sans cesse l’impression d’en manquer.

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© Bac Films

L’Époque est un film généreux, qui fait la part belle à la parole de l’autre et vient la titiller dans ses non-dits, sans jamais faire peser un jugement sur ce que les jeunes révèlent d’eux-mêmes et de leur rapport au monde. Matthieu Bareyre sait écouter et aller chercher les mots derrière les mimiques et les formules toutes faites. Comme lorsque cette jeune fille issue d’un milieu aisé nous décrit sa vie parfaite et son bonheur sans faille, tout sourire, avant que les questions discrètes du documentariste viennent lui faire avouer qu’elle grince des dents la nuit. L’oeil de la caméra fait voler en éclat une assurance de façade pour révéler des peurs viscérales. Toujours gratter doucement le vernis, ne pas rester à la porte des âmes errant dans la nuit…

Avec leur regard tranchant vissé à l’objectif, les jeunes nous interpellent. Et, a posteriori, leur voix résonnent fort dans ces images du temps d’avant : avant les Gilets jaunes, avant les marches pour le climat, avant l’affaire Benalla, avant les reculades sur la PMA… Mais déjà dans un monde où les éléments de langage régissent une démocratie gangrénée. Un monde où le mot “confiance” ne précède aucune sincérité, aucune démarche d’empathie, aucune compréhension de l’autre… Un monde où la violence institutionnelle paralyse les plus fragiles. Le film pourrait sembler déjà daté comme le tournage s’est achevé en 2017, mais il nous rappelle en fait sans cesse pourquoi on en est arrivés là, à quel point la situation pourrit depuis longtemps, tout en montrant la fougue des forces en présence qui se mobiliseront demain comme aujourd’hui pour un autre monde.

Tous feux, tous flammes

En offrant à tous ces jeunes, quelles que soient leurs origines sociales culturelles, ethniques, la possibilité de s’exprimer, Bareyre leur donne aussi le droit à la vulnérabilité. On n’est jamais ridicules si on ose parler devant une caméra, si on ose parler tout court quand tant d’autres se taisent ou se cachent derrière des formules toutes faites. Alors oui, les jeunes
rencontrés vont parfois dire des banalités, parfois rappeler des évidences – pas si inutiles – et souvent faire entendre une parole fine et sincère. La jeunesse en sort magnifiée par sa capacité analytique et sa conscience politique, ce qui est bien trop rarement mis en valeur ailleurs, alors même que lycéens et étudiants sont mobilisés si souvent cette année entre Parcours Sup et les marches pour le climat. Il est saisissant de voir la façon dont ces jeunes manipulent naturellement des concepts dont on parlait peu, ou pas en ces termes, il y a quelques années encore – comme la notion de privilège par exemple. On sent une nette conscientisation qui passe par une sémantique précise et efficace. Breaking news : les jeunes sont intelligents. Oui, oui. Si nous n’en avons jamais douté dans la rédaction, ce discours n’est pas si commun et la démonstration proposée par ce film est donc tout sauf anodine. Sous une apparente légèreté, la gravité est de mise.

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Soall © Bac Films

Ainsi la parole est donnée à ceux qu’on ne questionne d’habitude que pour les moquer, les diminuer, les balayer (le sort réservé par certains à la formidable Greta Thunberg sur les réseaux sociaux et dans les médias en témoigne encore souvent). Oser parler reste donc périlleux et se joue alors la question de l’autocensure. Ma parole est-elle légitime ? Ai-je seulement le droit de penser? L’Époque se fait film d’empowerment (il est d’ailleurs regrettable que le mot empouvoirement ne soit pas encore rentré dans le dictionnaire tant la notion à laquelle il renvoie est fondamentale). Devant la caméra de Bareyre, tout le monde importe pour témoigner d’une urgence : une urgence à parler, à agir, à se rassembler, à se protéger, à s’aimer pour résister contre la violence et l’absurdité du monde. L’amour est la révolte. Chaque plan de ce film nous le rappelle.

Faire fleurir la lumière

L’Époque vient donc débarrasser les jeunes des oripeaux de la honte pour donner à voir et entendre leur énergie, leur fougue, leur indignation, leurs rêves, leurs peurs aussi… La peur et la fatigue ne cessent effectivement de ressurgir… jusqu’aux larmes. Les larmes amères de Rose… Elles emplissent soudain ses yeux sans qu’on ne les ait vraiment vu venir, coulent par flots denses et dansent sur son visage impassible. Sa voix reste toujours bien audible et sa parole reste si forte, si claire, si structurée que ses larmes deviennent les nôtres…

“Tu vois je parle
J’ai pas de haine
Mais si tu savais
Comment j’ai le feu…”

La dichotomie saisissante entre l’intensité de son émotion et la rigueur de sa voix déchire l’écran, comme une fracture essentielle – sociale, politique, identitaire. La déchirure de Rose est aussi la nôtre. La jeune femme emplit le film de son charisme, elle le bouscule, elle le déborde. Matthieu Bareyre est clairement fasciné. La filme-t-il trop ? Non. Quand Rose est là, on ne voit plus qu’elle, on ne veut plus écouter qu’elle. Une étoile est née : Rose, c’est du Géricault version 21e siècle, c’est la Liberté guidant le peuple dans la crasse de Répu. Avec un sens certain de la formule et un humour salvateur, la jeune femme décrit avec clarté la moisissure de notre démocratie en faillite, renvoyant au passage certains de ses interlocuteurs à leur usage pernicieux du langage. Les mots sont politiques, avant même de passer à l’action tactique. Avec Rose, tolérance zéro sur les excuses fallacieuses : nous vivons une urgence qui ne permet aucune concession.

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© Bac Films

Voilà donc le très beau geste d’amour qu’est L’Époque, pour tous ceux qui ont été filmés comme pour tous ceux qui se battent et veulent croire en un monde meilleur. Ca fait du bien. Le dire ainsi peut sembler très guimauve, mais oui c’est ça, c’est simple, c’est important, capital même. L’Époque érige la force de la rencontre, la valeur conjointe de l’émotion et de la raison, face au cynisme d’un monde sclérosé, aussi fatigué que fatigant. On a besoin de ce genre de film en ce moment, plus que jamais.

L’époque. Un film documentaire de Matthieu Bareyre. Durée : 90 minutes. Nationalité : France. Producteur : Valéry du Peloux. Sociétés de production : Artisans du Film/ Co-Production : ADF L’Atelier et Alter Ego Production. Sortie le 17 avril.

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sente bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle se prend une claque avec The X-Files, puis voue un culte toujours actif à Buffy The Vampire Slayer. Rompue aux projets alternatifs et indé (Critikat, Clap!), elle croit fermement en la nécessité de voix différentes et plurielles pour penser la fiction et donc mieux penser le monde. Incurable idéaliste, elle croit aussi en l'avenir (quelle folle idée!) et passe donc beaucoup de temps à enseigner, du collège à l'université, en lettres modernes et études cinématographiques. Parfois elle dort un peu, participe à des podcasts, écrit, invente des festivals, participe à des comités de sélection, voyage...

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