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Les Indestructibles 2 : toujours aussi costauds ?

14 ans c’est long ! C’est le temps qu’il aura fallu attendre pour retrouver la famille des Indestructibles (Incredibles en V.O), l’une des productions Disney/Pixar les plus réussies parmi un catalogue qui compte déjà plusieurs chefs-d’oeuvre. Conduit par Brad Bird, Les Indestructibles, sorti en 2004, avait rencontré un très grand succès critique et public, engrangeant plus de 630 millions de dollars de recettes et autant de sourires ravis des spectateurs. Qu’en est-il de cette suite ?

Et bien c’est… pas mal. C’est le mot qui définit le mieux notre ressenti à la sortie de la salle. Nous avions pourtant envie de l’aimer ce film, de l’adorer même ! Mais rien n’y fait :  Les Indestructibles 2 laisse un arrière-goût de déception. Le spectateur retrouve pourtant immédiatement l’univers et le caractère racé de la mise en scène du premier, avec un graphisme ouvertement rétro – les personnages, leur style vestimentaire et leurs voitures semblant tout droit sortis des années 1960 (malgré une technologie de pointe visiblement plus avancée que la nôtre). Le film, comme pour le premier opus, défie les lois de la physique et assume son caractère cartoonesque. Les coups et les explosions n’ont aucun impact sur les super-héros ni sur les pauvres mortels. La musique, quant à elle, est toujours aussi incarnée, avec une touche orchestrale jazzy, où l’on sent poindre l’héritage fantomatique de Bernard Hermann. Le charme opère tout de suite, et le récit avance habilement, entre pastiche de film noir et d’espionnage, et parodie de film de super-héros.

Mais cela ne suffit pas à convaincre : respecter l’univers d’un premier épisode n’est que le minimum syndical attendu d’une suite. L’histoire de celle-ci est d’ailleurs très semblable à celle de son prédécesseur : le couple parental est séparé par un impératif professionnel intriguant, qui demande à Mrs. Indestructible alias Elastigirl d’user de ses pouvoirs, malgré une interdiction gouvernementale anti-super héros. Elastigirl devient la porte-parole d’une multinationale high-tech qui veut réhabiliter son image afin de prouver au monde entier le bien fondé de l’existence des Supers et son rôle essentiel pour le maintien de la paix. Mais un étrange personnage, du nom de l’Hypnotiseur, vient compliquer sa tâche…

Les Indestructibles 2 ©Disney•Pixar

Un film d’animation politique ?

Il est assez aisé de noter le parallèle dans la construction de l’intrigue des deux films : alors que c’était Monsieur Indestructible qui partait hors du foyer familial pour le premier long métrage, c’est désormais autour de la quête de Madame que les enjeux du film se construisent. On pourrait saluer l’engagement d’une grande production d’animation pour la parité au travail et l’empowerment des femmes. Mais cet axe de réflexion reste pourtant assez superficiel : outre quelques dialogues poussifs à ce sujet – mais après tout pourquoi pas, puisque c’est d’abord un film pour les enfants – Les Indestructibles 2 interroge finalement peu cet état de fait. Compte tenu de la profondeur à laquelle Pixar nous a habitués, le traitement assez anecdotique – opportuniste ? – de ce sujet est surprenant… pour ne pas dire décevant.

La suite du scénario déploie la même dynamique que le premier opus : c’est le parent resté à la maison qui est appelé à la rescousse, puis ce seront les enfants qui prendront leur responsabilité de super-héros afin de libérer leurs parents et accessoirement la planète. Soulignons la mise en lumière de la charge mentale sur le parent qui occupe le foyer – rôle largement dévolu, comme chacun sait, à la mère dans nos sociétés. Par un effet de miroir, la narration fait éprouver au personnage du père les difficultés de cette tâche. Pourtant, hormis ce renversement des rôles traditionnels, le film reste assez paresseux sur la question. Le premier Indestructibles avait pourtant réussi à examiner de façon très fine les complexités de la vie conjugale, en sondant l’infidélité et l’impact d’un travail d’entreprise sur la qualité d’une vie de famille. C’était d’ailleurs exactement sur ce ressort que la stratégie du méchant du premier volet – Syndrome – se construisait : appâter le père en lui faisant fuir le quotidien de la banlieue pavillonnaire américaine. On ne retrouve pas cette justesse d’analyse dans ce deuxième volet, et c’est assez frustrant.

Les Indestructibles 2 ©Disney•Pixar

Trop de super-pouvoirs et pas assez de narration

Un autre point qui m’a beaucoup gêné : le film manque d’un véritable élément déclencheur, et lorsqu’il survient enfin, il paraît bien maigre et artificiel. Un ventre mou s’installe une fois les enjeux posés : durant vingt minutes, tout va bien pour tout le monde, personne n’est en danger et l’Hypnotiseur est absent. Le film peine à « démarrer » puisque la famille et sa solidité en tant que noyau social ne sont pas en péril. Or c’est bien là le coeur narratif et philosophique du film. Alors que le mystère autour de l’identité du méchant se resserrait progressivement sur Monsieur Indestructible dans le premier volet, ici le grand vilain est tout le temps hors-champ et ne fait peser aucune menace. On patiente alors en s’amusant avec Edna Mode, la créatrice fashion des costumes, douce imitation ironique de Anna Wintour, mais qui ne fait dans cette suite que du pur guest staring. Edna Mode – tout comme ses inventions – est superficielle : on a la sensation désagréable d’une case cochée dans un cahier des charges, dont la seule visée stratégique est de faire plaisir aux fans.

Mais parlons de Jack-Jack, qui est la véritable nouveauté du film, sur laquelle le marketing a beaucoup insisté… Jack-Jack, le bébé de la famille, possède une multitude de pouvoirs : il s’embrase, se transforme en monstre, peut traverser les murs, disparaît dans la quatrième dimension, tire des rayons laser avec ses yeux et a un goût inquiétant beaucoup trop prononcé pour les cookies (un super-pouvoir héroïque partagé par beaucoup de nos concitoyens). Pourtant, nous avions déjà connaissance de la grande majorité de ces pouvoirs, lorsque Jack-Jack est kidnappé dans les airs par le méchant Syndrome à la fin du premier volet. Ces aptitudes ne constituent donc absolument pas une nouveauté excitante pour le spectateur qui les connaît déjà presque toutes !

La narration se contente de proposer des gimmicks liés à l’instabilité chronique des pouvoirs du bébé et les situations problématiques que cela amène. A ce sujet, reconnaissons que toutes les séquences mettant en scène Jack-Jack sont très réussies, drôles et dynamiques… Pourtant, et de façon assez paresseuse, le film ne le met jamais véritablement en danger – le bébé étant bien trop habile et intouchable – ce qui ne laisse espérer aucun impact sur l’histoire. On a l’impression que chaque saynète entre le père et le bébé aurait été parfaite en tant que court métrage annexe, mais elles ne font toutes que rythmer artificiellement le ventre mou du film, et l’on désespère de trouver en Jack-Jack un véritable moteur narratif. C’est l’éternelle problématique du sidekick inutile, un mélange de Minion décoloré et des petits aliens verts de Toy Story qui vénèrent le bras mécanique de la boîte à cadeaux. Jack-Jack est attachant, drôle et mignon, mais tout comme le sont les petits chatons qui polluent nos fils Facebook. C’est efficace mais insuffisant, et c’est bien dommage.

Finalement, Les Indestructibles 2 est un film plaisant : les séquences d’action, les dialogues et le charisme intact de ses personnages en font un long métrage d’animation de bonne facture. Il manque néanmoins de souffle et d’ambition et ne parvient ainsi pas égaler – ni même à véritablement approcher – la maestria du premier.

Réalisé par Brad Bird. Avec les voix de Craig T. Nelson, Holly Hunter, Samuel L. Jackson, Sarah Vowell… Etats-Unis. 1h58. Genre : Action/Comédie. Distributeur : Walt Disney Studios Motion Pictures. Sortie le 4 juillet 2018.

Alexandre Lança

Alexandre Lança est scénariste et réalisateur. Il considère Oprah Winfrey et J.K Rowling comme ses mères adoptives et est l'heureux possesseur d'un Dracaufeu shiny niveau 100. Depuis 2017, il est également membre élu au bureau de la Société des Réalisateurs de Films (SRF).

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