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Films

LES MISERABLES : un été à la cité

Homme à tout faire du désormais célèbre collectif Kourtrajmé, Ladj Ly tambourine avec force à la grande porte du cinéma français avec un premier long-métrage qui détonne. Une oeuvre brutale mais nécessaire, brutale mais essentielle. Un énorme coup de pied dans la fourmilière endormie du cinéma hexagonal.

La première scène du film, longue et enivrante, se déroule pendant un moment historique pour la France. Le 15 juillet 2018, l’équipe de France de football est sacrée championne du monde. Des adolescents originaires de Clichy-Montfermeil se rendent à Paris pour vivre cet événement au plus près. Ces scènes magnifiquement réalisées montrent un moment où la France met en parenthèses tous les problèmes de société pour quelques instants de liesse. Une parenthèse enchantée qui ne durera pas longtemps, forcément quand on est originaires de banlieue. Ladj Ly le montre parfaitement par ce choix. Des jeunes de quartiers « montent à Paris » le temps d’un après-midi pour fêter cette victoire, abandonnant un quartier qui n’est pas un lieu de fête mais de survie. La France devient pendant quelques instants un lieu féérique où est tout le monde est réuni uniquement grâce aux Bleus. Oubliée la société fracturée! Plus nuancée est la réalité, d’où la brièveté de la parenthèse enchantée… Le retour des adolescents dans leur quartier sera beaucoup moins joyeux. Un dur retour au réel dans cette ville emblématique, où les révoltes urbaines de 2005 avaient explosé. Un lieu où on expose sa fierté d’être Français avec maillots contrefaits de l’équipe de France de football. Une façon de montrer que les habitants de Montfermeil vivent dans une autre France. Là où l’abandon a pris le pas sur l’espoir.

Les Misérables raconte alors l’arrivée de Stéphane au sein d’une équipe de la brigade anti-criminalité de la ville. Cette affectation est un choc de culture pour le nouvel arrivant. Lui, originaire de Cherbourg, va très vite se rendre compte des problèmes frontaux entre la police et les habitants des banlieues périphériques de Paris. Il est frappant de voir dans ses yeux écarquillés la sidération devant le délabrement du quartier des Bosquets, quartier de Seine-Saint-Denis connu principalement pour sa pauvreté extrême. Très vite, il va se rendre compte que les rapports avec la population locale sont conflictuels. Le comportement de ses collègues (Chris et Gwada) va marquer profondément celui qui est désormais surnommé “Pento” à cause de ses cheveux gominés. Stéphane constate que pour survivre en tant que policier dans cet environnement, semer la peur chez les habitants est la norme. Son regard observateur sur cette situation pas commune permet de se rendre compte de tous les maux qui frappent ces quartiers abandonnés. Cette guerre des nerfs quotidienne mènera à une bavure inévitable.

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© SRAB Films – Rectangle Productions – Lyly films

Prélude au réveil

Ce qui frappe immédiatement en voyant Les Misérables, c’est la pluralité des personnages qui composent ce film. On est lancés dans un voyage immersif où l’on suit Issa, livré à lui-même comme ses amis qui composent sa bande qu’on surnomme les Microbes dans le quartier. A travers ces pré-adolescents, le réalisateur originaire de Montfermeil exprime l’absence palpable de réponse sociale pour la jeunesse de banlieue. Le tissu associatif s’est emmêlé avec le temps dans les innombrables plans inefficaces de sauvetage de la banlieue par l’état français. Les “microbes” s’occupent comme ils peuvent pour tuer l’ennui. Jusqu’à commettre des délits. Forcément. Buzz, fils de Ladj Ly, armé de son drone, rejoue le rôle de son père qui a été un vrai reporter face à des interpellations violentes de la part de police. Salah, voyou repenti tourné désormais dans la religion, garde une influence non négligeable dans le quartier, contrepoint de la figure du « Maire », personnage complexe et calculateur qui n’agit que pour ses intérêts. La présence féminine dans le quartier est caractérisée par les lycéennes, traquées quotidiennement par les “bacqueux” qui prennent un malin plaisir à faire zèle juste pour reluquer des adolescentes apeurées. Ce contrôle d’identité, impressionnant de réalisme, est important au plus haut point pour montrer des situations qu’on voit rarement dans le cinéma estampillé “banlieusard”.

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© Wild Bunch

Les filles aussi peuvent faire l’objet de violences policières mais d’une manière bien plus pernicieuse. Cette scène violente est le miroir d’une autre, qui avait également marqué le public. La fameuse scène d’un contrôle d’identité réalisé par Abel Ferrara dans Bad Lieutenant, où déjà un policier utilisait son pouvoir pour réclamer d’une femme des choses inqualifiables pendant de longues minutes. Le brûlot du réalisateur originaire de Montfermeil fait résonner l’écho de ce film américain sorti au début des années 1990. Même urgence dans la réalisation, même violence quotidienne qui était omniprésente dans le New-York d’antan. Ladj Ly, au même titre qu’Abel Ferrara, est surtout là pour montrer le réalisme brutal qui est habituellement mal utilisé dans les films tournés en banlieue française, hormis de rares exceptions telles La Haine de Mathieu Kassovitz et plus récemment Chouf de Karim Dridi. Comme souvent dans ce genre de films, tout le monde s’attend à une moralité dégoulinante mais Ladj Ly prend le chemin salvateur d’observateur. Prendre de la hauteur pour ne pas tomber dans un manichéisme qui dessert régulièrement ce genre de films. 

Le drone est souvent utilisé dans le cinéma pour des raisons superflues mais il prend ici une toute autre dimension. Il devient même essentiel dans Les Misérables où le personnage de Buzz l’utilise pour filmer la vie dans le quartier. Ce choix de mise en scène permet certes de prendre de la hauteur. Souffler quelques instants avant de retourner dans la réalité du quartier. Il permet surtout de se rendre compte de l’état assez inquiétant du mobilier urbain à Montfermeil, de montrer des zones abandonnées sans fard. Le champ contre-champ est également utilisé à foison pour exprimer cette confrontation entre des policiers qui se comportent comme des cowboys et une population qui ne baisse pas la tête face à cette menace quotidienne. Ladj Ly a décidé que son cinéma serait frontal, documentaire. Les Misérables donne ainsi le sentiment de vivre une réalité enfouie. On peut faire confiance au réalisateur dans son rôle de messager. Il nous l’a prouvé plusieurs fois avec des documentaires (365 jours à Clichy-Montfermeil) et la captation d’une violente interpellation dont les images avaient permis de faire condamner des policiers. Une première en France. 


Autopsie

Le fait que le réalisateur soit originaire du quartier qu’il filme dans Les Misérables permet d’éviter toute faute de goût. Ladj Ly connaît cet environnement jusqu’au bout des doigts et il n’est pas étonnant qu’il ait annoncé qu’il tournerait ses futurs longs métrages exclusivement dans ce quartier. Le réalisateur veut surtout parler de choses qu’il maîtrise, qu’on ne le soupçonne pas de faire du sensationnel. Il fait penser parfois à David Simon, ex-journaliste et créateur de The Wire, série culte du network HBO qui a choisi le même propos tout au long de sa longue carrière à la télévision. Deux parcours, une même logique : être spectateur d’un fait de société enfoui, exposer le problème avec un réalisme sans égal et mettre les autorités face à leurs responsabilités. 

Il existe un cinéma de banlieue vidé de sa substance politique, dont le but premier est de surtout de cajoler le spectateur. Des longs métrages de cette veine, comme Bande de filles de Céline Sciamma ou Divines de Houda Benyamina, donnent l’impression que les cinéastes prennent plaisir à exposer une sorte de jungle de béton où les spectateurs se trouvent placés en pleine contemplation devant une cage aux lions. Récemment Kery James nous a prouvé qu’on pouvait être de banlieue et véhiculer des clichés d’un autre temps. De la sempiternelle relation entre une femme blanche et un homme noir au ton inquisiteur qui pointe du doigt injustement les banlieusards, le rappeur originaire d’Orly s’est loupé dans de grandes largesses avec Banlieusards, son premier long-métrage. Il a donné le sentiment qu’il ne comprenait plus ce qui se déroulait en banlieue. Un comble pour celui qui avait défrayé la chronique avec son groupe de rap mythique Ideal J. Tous ces signes confirment une chose, on peut être originaire de ces quartiers et exposer des idées rétrogrades. On pourrait croire que ce phénomène malsain est récent, mais l’histoire tourmentée entre la banlieue et des réalisateurs arrivistes qui débarquent dans ces quartiers comme des colons est très longue dans le cinéma français. Au milieu des années 90, après l’énorme succès de La Haine, on a eu le droit une flopée de films estampillés banlieusards jusqu’à donner la nausée. De Ma 6-T va crack-er que Jean-François Richet se garde bien désormais de citer dans sa filmographie à l’inqualifiable Le plus beau métier du monde de Gérard Lauzier, ces films problématiques ont surtout servi à véhiculer des clichés destructeurs pour les habitants de banlieue. 

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Le réalisateur Ladj Ly, par Renaud Konopnicki

Ladj Ly, impliqué localement dans la vie quotidienne des Monterfmeillois à travers des courts-métrages ou documentaires depuis plus d’une décennie, est touché de près par la misère parce qu’il a refusé de l’abandonner. Ainsi Les Misérables exprime une colère sourde contre l’état français. Il est assez choquant d’apprendre que le président de la République, après le visionnage du film, a demandé à ses conseillers de préparer des propositions pour améliorer la vie en banlieue. Un cynisme signé Macron qui avait enterré un plan banlieue urgent proposé par Jean-Louis Borloo avec le tact qu’on lui connaît depuis sa prise de fonction… En fait, on a surtout l’impression d’un calcul politique de la part d’un président anticipant les critiques légitimes qui arriveront forcément après la sortie du film. Car Les Misérables s’impose comme une démonstration réaliste de l’état des banlieues françaises en 2019.

Livrées à elles-mêmes, ces zones invisibles ont désormais un porte-parole qui choisit de mettre en avant la force des images. Il laisse ensuite le choix au spectateur de se forger une idée. Tel un reporter de guerre pour une population abandonnée, Ladj Ly oppose le cynisme des autorités nationales à l’empathie pour des habitants en pleine suffocation depuis trop longtemps. Les Misérables est un film politique important pour montrer qu’une population en difficulté se débat dans le vide. Il l’est d’autant plus qu’il appuie sur le fait que les policiers travaillant dans ce secteur sont également victimes d’un système où la culture du chiffre a pris le pas sur l’humanité, un système qui a dégradé par ricochets les rapports avec les habitants de la banlieue. 

C’est la révélation d’un grand réalisateur, qui débarque avec un premier long-métrage qu’on n’a plus l’habitude de voir dans le cinéma français. Réalisé avec peu de moyens (1,5 millions d’euros), Les Misérables est une ode aux films de débrouille qui ont fait la légende de grands réalisateurs français. Un cinéma vivant, percutant, qui s’imprime dans nos têtes, qui nous fait réfléchir sur un problème de société qu’on refuse de voir. Il n’y a pas de gagnants ou de perdants entre la population et la police, il n’y a que des victimes. 

Les Misérables. Un film français de Ladj Ly. Ecrit par : Ladj Ly, Giodano Gederlini, Alexis Manetti. Avec : Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga… Distribution : Le Pacte / Wild Bunch. Durée : 1h42. Sortie en salles : 20 novembre 2019.
Crédits photographiques : SRAB Films – Rectangle Productions – Lyly films

One Comment

  • Anyfa

    Très bonne analyse et critique du film , Bravo ! Ça faisait longtemps qu’on avait pas vu un bon film de « banlieue » Ladj Ly sait de quoi il parle et il le fait bien

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