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L’Étrange Festival

L’Étrange Festival 2020 : édition méta

Ne serions-nous pas un peu maso ? Une chose est sûre, ce n’est pas parce que nous sommes en train de vivre la pire année de ce jeune siècle que nous n’allons pas continuer à dévorer des films angoissants ! Heureusement, en septembre 2020, l’Étrange Festival est revenu juste à temps pour nous prouver que les passionné.e.s seront toujours là pour découvrir ce qu’il se passe du côté des freaks du monde entier. Et si c’était la première année que le vrai monde était aussi barré que les films qu’on y projette ? 

C’est vrai, quoi de plus étrange, possiblement anxiogène voire inquiétant que de découvrir lors d’une manifestation déjà placée sous le signe de l’anormal, une salle dont le public n’occupe qu’un siège sur deux et où tout le monde porte un masque qui cache plus de la moitié du visage avant de voir un film d’horreur ? Imaginons maintenant que la présentation du MC soit inaudible à cause de ce petit morceau de tissu, le tout dans une ambiance dont l’odeur rappelle une réunion d’hydro-alcooliques anonymes.
Jusqu’à l’an dernier, une installation identique aurait très bien pu être mise en scène par les organisateurs comme happening, en hommage à un invité ou pour souligner le caractère spécial d’une séance. Le tout aurait donné une charge émotionnelle supplémentaire, aidé par des participants qui n’auraient été que trop heureux de donner de leur personne pour dire “j’y étais”, par amour du cinéma déviant. 

Comme cela a été souligné au début des festivités, le cinéma mondial n’est pas au mieux depuis 6 mois, certes, mais l’on peut dire que la situation sanitaire actuelle aura au moins le bon goût de se fondre dans le décor de cette manifestation qui, le temps d’une grosse semaine, nous a fait préférer les histoires sordides et délicieusement tordues à la douceur des derniers moments de l’été.

Si l’Étrange Festival, qui fêtait cette année sa 26e bougie, a dû alléger sa programmation par rapport à d’habitude, on est déjà heureux qu’il ait pu avoir lieu dans sa forme habituelle (malgré l’absence des équipes étrangères qui viennent traditionnellement présenter leur film), parce que la qualité, quant à elle, n’a pas été revue à la baisse. Petit tour d’horizon en compagnie d’une parasite émotive, d’un loup-garou champêtre, d’un chauffeur-tueur, d’un conte revisité et d’une statuette qui porte la poisse.


POSSESSOR | Brandon Cronenberg  | 2020 | Pas encore daté

Excitation non dissimulée à l’idée de découvrir en quasi-exclusivité mondiale le second long-métrage de Brandon Cronenberg qui, depuis l’édition 2012 où il avait présenté son premier, Antiviral, et plus récemment l’an dernier où il était reparti avec un prix pour son court métrage Please Speak Continuously and Describe Your Experiences as They Come to You, continue de nous montrer l’étendue de son talent. Et heureusement, parce qu’on ne ferait pas de quartier à une lignée aussi célèbre, d’autant qu’il arrive au rejeton de David d’aborder des thèmes similaires au cinéma de son père, mais avec une singularité bien à lui. 

Possessor, son nouveau long-métrage, est un kaléidoscope de couleurs, de genres et de frustrations sous différentes formes, un magma de matières organiques et psychologiques, où l’on passe d’une flaque de sang visqueux à souhait à un environnement clinique et froid, selon que l’héroïne est en mission ou pas. Il s’agit de la toujours formidable Andrea Riseborough, à qui l’on pourrait d’ailleurs décerner le prix de l’actrice qui tourne le plus sans que personne ne la connaisse vraiment. Un oeil non-averti pourrait la prendre pour une nouvelle venue à chaque apparition, tant une couleur de cheveux, un maquillage ou un éclairage peut la métamorphoser totalement, donnant ainsi à chaque personnage une apparence qui lui est vraiment propre. Là ce sont ses sourcils, blonds, quasi invisibles, qui donnent cette étrangeté au visage de Vos, tueuse à gage employée d’une société obscure qui se charge de l’implanter dans le corps d’un quidam afin d’effectuer ses missions.

Franchement, si le parasitisme devient un nouveau sous-genre au cinéma, on vote pour, et si c’est un peu vicieux, on assume ! Le plaisir que l’on prend à voir des inconnus se faire phagocyter à des fins plus ou moins malhonnêtes est jusqu’à présent jouissif. Ici, l’idée de possession rend l’expérience encore plus incarnée et tentaculaire, les possibilités étant infinies. On suit les missions de Vos comme on endurerait un rêve fiévreux, mélange de malaise et de coma douillet.

On sent un goût prononcé pour l’expérience horrifique sensorielle que le réalisateur aborde un peu plus à chaque fois, ce qui laisse présager une recherche expérimentale toujours plus pointue. Vivement la suite.

Premières images à découvrir dans la bande-annonce :


TEDDY | Ludovic et Zoran Boukherma  | 2020 | 13 janvier 2021

Le cinéma français s’approprie à son tour l’imagerie ultra référencé des 80’s américaines, grâce aux frères Boukherma qui signent ici leur deuxième long-métrage après Willy Ier. Comme dans tout bon teen-movie qui se respecte, Teddy obéit à des codes génériques, pour le meilleur (les affres amoureuses, la rivalité adolescente, des rêves pleins la tête…) et le un peu moins bon (l’hypersexualisation gratuite du personnage féminin). S’ajoutent à ça une patronne envahissante, des massages exotiques, des litres de sang et quelques touffes de poils mal placées.

Anthony Bajon (Tu mérites un amour, Au nom de la terre…) excelle en teigne locale, bouillonnant face à la mollesse générale qui sévit dans cette bourgade apathique. On s’amuse face aux portraits très humains de personnages pittoresques – potentiels cousins de ceux de Bruno Dumont, le cynisme en moins – évoluant dans une région de France non précisée mais filmée avec grand soin, ce qui donnera sa véritable identité au film. Car c’est aussi un territoire que l’on filme ici, une ruralité et une authenticité où se confrontent des mondes sauvages, celui des loups et des individus aux ambitions contrariées. Le mélange teen movie/body horror fonctionne vraiment bien dans cet environnement. On aurait préféré un rythme plus rapide, une fois l’enjeu du film compris, et l’on regrette que les mécanismes de comédie soient par moments un peu timides, mais on ne peut que se réjouir d’un film aussi original et inspiré dans le cinéma français. Les retours ayant été très enthousiastes tant ici qu’au Festival d’Angoulême juste avant, on espère que le film dynamisera les salles lors de sa sortie début 2021.



GRIMM RE EDIT | Alex Van Warmerdam | 2003/2020 | Pas encore daté (le sera-t-il un jour ?)

Le film Grimm, initialement sorti en 2003 dans un montage que le réalisateur n’avait jamais approuvé au point d’en empêcher les diffusions ultérieures, a été entièrement remonté par son auteur pour parvenir 15 ans plus tard à la vision qu’il avait de son histoire. Sans connaître l’original, on assiste devant ces contes de Grimm revisités à une savante progression qui nous emmène de la froide et hostile Hollande jusqu’aux chaudes mais non moins dangereuses vallées espagnoles, pour finir à Almeria, rendu célèbre pour ses déserts ayant servi de décors aux western spaghettis, entre autre, comme un hommage au cinéma dans un film qui en est déjà pétri. 

Ne nous y trompons pas : par rapport à d’autres contes qui ont une double grille de lecture enfant/adulte, ici on ne s’adresse qu’aux derniers, ou alors il faut vraiment qu’on revoie nos manuels pédagogiques. Parce qu’on ne sait plus très bien dans quel chapitre figurerait la scène hilarante de viol masculin, de prostitution sous les ponts, de séquestration conjugale et de sous-entendus incestueux. Le cinéma vient donc révéler ce qui était entre les lignes mais bien là dans ces contes sombres, plein d’allégories et de métaphores. Car c’est ainsi que l’on suit les tribulations de Jacob et Anna, sortes d’Hansel & Gretel adultes mais pas plus chanceux, qui devront faire face dans le monde moderne de l’an 2000 à des sorcières ou ogres terriblement humains.

La nouvelle mouture a sûrement permis d’affiner le ton du film. L’histoire suit une courbe assez radicale, avec une entrée en matière absurde, grise et hilarante (avec applaudissements de la salle et rires qu’on peut entendre encore 30 secondes après la fin des gags) pour finir dans des circonstances solaires mais désoeuvrées. Quelles que soient l’époque et les circonstances de leur épopée, le destin de nos deux héros sera décidément cruel jusqu’au bout. L’exercice de revisiter une histoire illustre est toujours a priori risqué. Cela nécessite, et c’est vraiment le cas ici, de la montrer sous une toute nouvelle lumière, pour que ressortent les zones d’ombres qui n’avaient pas encore été pleinement explorées. Il faut surtout une sacrée dose d’imagination pour mêler dans cette histoire autant d’âpreté et de dinguerie, les ravages du déclassement offrant une toute nouvelle morale à ces contes réexaminés.

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Grimm de Alex Van Warmerdam. Sortie en attente depuis 2003…

SPREE | Eugene Kotlyarenko  | 2020 | Pas encore daté

Si Patrick Bateman d’American Psycho et Louis Bloom de Night Call avait eu un enfant – et qu’est-ce que ce serait bien -, ce serait à n’en pas douter Kurt. Ou comment un ado attardé et déconnecté du monde réel trouve l’idée géniale qui lui donnera enfin la notoriété sur les réseaux sociaux. Ce Californien, jovial Youtuber slash chauffeur Spree (équivalent américain de Uber), va donc dézinguer toute sa clientèle en direct sur sa page pour en finir avec ses lamentables nombres de vues.

Dans un montage énergique et euphorisant, on visite pas mal L.A. grâce aux caméras embarquées. On rit beaucoup face à la bonhomie de Kurt, dont le visage encore poupon joue pour une bonne part dans le comique du personnage, psychopathe immature dont on suit la sanguinolente progression en se disant avec effroi qu’on est arrivé au point où une telle situation dans le monde réel est devenue envisageable.

Moins novateur mais plus moderne, et tout aussi cynique que les deux modèles cités plus haut, c’est un sacré trip qui vaut le détour, et ce n’est pas la présence complètement inattendue de Mischa Barton qui gâcherait quoi que ce soit à la course ! Les spectateurs conquis pourront même suivre le compte @Kurtsworld96, qui existe vraiment sur les réseaux, pour prolonger l’expérience. 



AMULET | Romola Garai  | 2020 | Pas encore daté

Un ancien soldat se retrouve logé dans une vieille maison décrépie en compagnie d’une jeune et de sa mère mourante, lorsqu’il commence à réaliser que quelque chose d’effrayant est en train de se produire dans ces lieux.

C’est toujours difficile de dire du mal d’un long-métrage, un premier qui plus est, diablement ambitieux, que l’on attendait pas forcément de la part d’une actrice qu’on n’avait jamais vraiment vue dans ce registre. L’ampleur de l’histoire a certes besoin de temps pour se déployer, mais sa force évocatrice aurait été mieux répartie dans une narration plus équilibrée, moins avare en pistes de compréhension.

À force de trop ménager ses effets, la narration finit par perdre les spectateurs en route, malgré un twist final renversant. La faute vient sûrement des ces trop nombreux flashbacks qui tardent à révéler leur nécessité. La direction artistique est cependant très aboutie, avec une photo sublime, et le scénario pèse tous ses mots. 

À l’âge de 18 ans, Romola Garai a rencontré Harvey Weinstein. C’est de cet événement, déstabilisant selon elle, qu’elle s’est en partie inspirée pour nous raconter l’histoire de ce premier film sobre malgré un style gothique assumé. Cette anecdote apporte, une fois le film terminé, un indice sur le souvenir qu’elle a gardé de cette entrevue avec le producteur. Et ça fait froid dans le dos. 


Demain nous va très bien

Le bilan de cette 26e édition de L’Étrange Festival : les fangirls & boys peuvent se réjouir, l’étrange cinéma se porte toujours aussi bien. Cet état des lieux international en témoigne une fois de plus avec ferveur. Et comme on a besoin de bonnes nouvelles en ces sinistres temps, on se réjouit de sentir une nouvelle, même si timide impulsion dans le cinéma de genre en France, grâce à des auteur.e.s inspiré.e.s et des distributeurs confiants et aventureux. The Jokers (👋 ) en sont un bon exemple actuel, étant donné qu’ils se préparent à offrir une place de choix au genre français d’ici à l’année prochaine avec, outre Teddy des frères Boukherma (sortie le 13 janvier 2021), La Nuée de Just Philippot (4 novembre 2020) et Ogre d’Arnaud Malherbe (non daté).

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