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L’Etrange Festival 2021 : Viens prendre ta nouvelle dose !

Malgré les vagues successives du virus et les restrictions à foison, l’Étrange Festival est l’un des seuls événements qui est parvenu à se maintenir à flots l’année dernière, et à proposer une édition en présentiel (puisque le terme est d’usage). Il revient du 8 au 19 septembre, pour une 27ème édition en chair et en os, dans le plus pur respect sanitaire, exception faite à l’afflux d’images infectieuses qui imprègneront les écrans du Forum des Images. Oubliez vos préjugés, munissez-vous de vos plus belles lingettes, et laissez vous emporter par cette tornade de films malades et effrayants prompts à vacciner contre la morosité et la lassitude pour les années à venir.

En ouverture et en première mondiale (les équipes seront par ailleurs présentes), vous aurez droit à un double programme aux petits oignons. Ça commence par Les Grandes Vacances de Vincent Patar & Stéphane Aubier (26 min), nouvelles aventures trépidantes de Cowboy et Indien, les deux héros à la taille de petits soldats de plomb animés en stop-motion. Cette fois-ci, ils tenteront – avec l’absurdité qui les caractérise – de quitter leur village par tous les moyens. Pour la deuxième partie, on range les jouets pour sortir les couteaux de boucher avec Barbaque (92 min), le quatrième film de Fabrice Éboué. Après Co-Exister (2017), où il taclait les communautés religieuses, le réalisateur de Case Départ (2011) s’attaque à un autre sujet de société : les rapports vegans / mangeurs de viande et n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat !

Dans la compétition Nouveau Genre, il y a d’abord les deux figures de proue de la sélection : Fabrice du Welz et son Inexorable, avec un inquiétant Benoît Poelvoorde, mais aussi Bertrand Mandico et son nouveau trip poétique (en couleur cette fois !), qui répond au doux nom de After Blue (Paradis sale). Deux autres films attisent particulièrement notre curiosité. A commencer par le nouveau Sono Sion, Prisoners of the Ghostland, qui marque la première collaboration entre Nicolas Cage et le réalisateur japonais ; la rencontre de ces deux esprits friands d’extravagances en tout genre promet des étincelles. Autre curiosité cinéphilique, arlésienne de ce festival, un film mis en chantier il y a plus de trente ans par un génial artisan du stop-motion, reconnu notamment pour ses effets spéciaux dans Jurassic Park ou Starship Troopers. Il s’agit bien sûr de Phil Tippett et de son film Mad Dog, qui nous plonge dans un monde cauchemardesque de toute beauté ! Dans l’ombre de ces films très attendus se cache Limbo un petit bijou de film noir en provenance de Hong Kong. Ce polar poisseux et implacable de Soi Cheang (Dog Bite Dog) déconcerte par son envoûtante photographie où peut surgir l’horreur à tout coin de rue.

Mondovision propose des films des quatre coins du monde, peu ou pas visibles dans les salles françaises. Depuis quelques années, l’Etrange Festival a les yeux rivés en direction du Kazakhstan, avec pour cette édition deux films d’Adilkhan Yerzhanov (Ulbolsyn et Yellow Cat), désormais habitué du festival, et le troisième film de son compatriote Yernar Nurgaliyev (Sweetie you won’t believe it). Chacun cultive à sa manière un humour absurde, se jouant des genres, avec une appétence particulière pour des galeries de personnages hauts en couleurs. 

En seulement quatre longs métrages et une poignée de courts, Lynne Ramsay a su déployer un univers personnel et singulier qui a rencontré le succès avec son saisissant troisième long-métrage We Need to Talk About Kevin (2011). Un film qui offre à Tilda Swinton un rôle d’une rare ambiguïté. En attendant son prochain film, elle vient nous présenter quelques œuvres qui ont modelé son cinéma dans une carte blanche empreinte de son univers tourmenté et poétique, avec par exemple If… (1968) de Lindsay Anderson ou Pasqualino (1975) de Lina Wertmüller.

Avec l’envie d’élargir ses horizons, le festival propose aussi une carte blanche à un écrivain, l’un des maîtres de la science-fiction et fantasy française moderne, Pierre Bordage. L’auteur culte de L’Enjomineur et des Guerriers du silence présentera une sélection éclectique, avec entre autres du Jim Henson/Frank Oz (Dark Crystal), mais aussi du Alan Clarke (Scum) ou encore du René Vautier (Avoir vingt ans dans les Aurès).

Partie importante de son ADN, l’Etrange Festival a toujours fait la part belle à la musique, notamment à travers une programmation de documentaires musicaux pointus et exigeants. Cette année ne déroge pas à la règle avec The Myths & The Legendary Tapes, le film de Caroline Catz tant attendu sur la pionnière britannique de la musique expérimentale et électronique Delia Derbyshire (si vous ne la connaissez pas, vous devez sûrement avoir déjà fredonné le thème de Dr Who sur lequel elle a travaillé). Autre documentaire alléchant, l’histoire sulfureuse du mythe industriel, véritable fléau responsable de nombreuses pertes d’audition, Throbbing Gristle, avec le film Other, Like Me de Marcus Werner Hed et Dan Fox. 

Plusieurs séances spéciales permettront, si vous l’avez raté, d’admirer à nouveau The Amusement Park, le film de George A. Romero retrouvé in extremis, qui sera accompagné de l’analyse fine de l’un des spécialistes français du cinéaste, Julien Sévéon. On change complètement d’ambiance pour rejoindre une autre séance spéciale, avec certains noms reconnus de la Comédie Française contemporaine (François Desagnat, Jean-Paul Rouve, Yolande Moreau) au pilotage de l’adaptation de la cultissime bande dessinée de Fabcaro, Zaï Zaï Zaï. De quoi faire à la fois frémir et… espérer ? Verdict dans les salles !

Que serait l’Etrange sans une contribution importante de cinématographie japonaise ? Cette édition fait encore le plein avec un focus consacré au trop méconnu Yūzō Kawashima et des films issus plutôt de sa fin de carrière, comme Le Temple des oies sauvages (1962) ou La Bête élégante (1962). Un autre focus est consacré au scénariste-réalisateur Atsushi Yamatoya, contemporain de Seijun Suzuki et Kōji Wakamatsu, torpilleur en chef des pinku eiga (cinéma érotique japonais) au sein desquels il s’amuse à intégrer toute une mécanique secrète et pollueuse. A noter enfin, la projection en avant-première, avant sa ressortie dans les salles le 22 septembre, du poétique et flamboyant L’Étang du démon (1979) de Masahiro Shinoda. 

Au rayon court métrage, outre les huit sélections de programmes courts, un anniversaire particulier en forme de séance spéciale est à cocher dans vos agendas : les vingts ans d’Autour de Minuit (producteur, distributeur et découvreur de talents tels que Édouard Salier, Alberto Vázquez, Donato Sansone, Nieto et bien d’autres). Plutôt que de proposer un best-of, il a choisi de montrer au public des films rares ou inédits mais aussi des pilotes et autres joyeusetés. 

Autre moment phare du festival : les Pépites de l’Étrange, ou l’art de cultiver le don d’extirper des limbes du Cinéma des films oubliés, inconnus ou invisibles. Cette année, deux d’entre elles nous ont tapé dans l’œil. Il s’agit d’abord de The Baby (1973) de Ted Post, qui prend un malin plaisir à repousser les névroses familiales dans leurs retranchements jusqu’à tomber dans la farce carnavalesque. Un film déviant comme seule les années 70 ont su en produire. Et puis il y a Les Poissons Morts (1989), unique film de Michael Synek adapté d’une nouvelle de Boris Vian dont il a su distiller l’absurdité, le sarcasme et l’ironie. Dans cette fable existentielle, on suit un anonyme (Erwin Leder, le tueur de Schizophrenia) qui tente d’échapper à sa condition dans un univers sombre où règne l’aliénation mentale.

Invité historique du festival et dénicheur invétéré de pellicules oubliées, Serge Bromberg vous convie avec son piano à un ciné-concert spécial Retour de Flamme. Lobster a restauré dans son intégralité un film de René Clair, réputé perdu, Le Fantôme du Moulin Rouge (1925). Il y est question de magnétisme, de dédoublements et bien sûr de fantômes… S’il était encore nécessaire de le préciser, le cinéma fantastique français n’a pas disparu, et a même toujours existé !

Pour terminer ce festival en beauté et se prendre une dernière “mandale” avant de sombrer, K.O. d’avoir engrangé autant d’images en si peu de jours, ne ratez-pas la séance de clôture et la projection de Raging Fire du regretté Benny Chan, collaborateur fidèle de Jackie Chan, qui embarque pour une dernière fois le bloc de granit Donnie Yen et Nicholas Tse dans un film testament qui s’annonce pour le moins survitaminé…

Crédits Photo : © L’Etrange Festival.

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