Meltem by Les Ecrans Terribles
Films

Meltem : sous le soleil, la prise de conscience

Ce printemps, prenez un bain de soleil ! Mer bleue, sable et… réfugiés. Avec une incroyable habileté, Meltem déploie son drame humain devant de magnifiques paysages grecs et teinte la mer Egée du sang de migrants fuyant les carnages de Daesh. Le premier film percutant d’un réalisateur franco-grec à suivre de très près.

Meltem nous cachait très bien son jeu. Rien sur l’affiche ou dans la bande-annonce, ne laissait présager d’une telle épaisseur. Partie de Grèce pendant son adolescence pour suivre son père en France, Elena retourne sur l’île de Lesbos suite au décès de sa mère. Accompagnée de deux amis plus habitués aux bancs de la cité qu’aux plages paradisiaques, Elena doit faire face à ce deuil qui laisse tant de non-dits en suspens. Ses retrouvailles avec son beau-père et sa rencontre avec Elyas, jeune Syrien réfugié depuis peu sur l’île, vont l’aider à gérer cette disparition. Elena, c’est Daphné Patakia. Le teint pâle, le visage fermé, mais des yeux profonds comme des lagons. Une belle héroïne de cinéma, pourtant – volontairement – imbuvable à son apparition, dotée de ce genre de regard qui vous trouble quand elle vous fixe. Elena, malgré son mutisme, malgré sa mauvaise humeur, endosse ce rôle peut-être ingrat, en tout cas délicat, d’être l’observatrice des événements. Celle par qui la prise de conscience arrive, et pour qui tout va changer. Elena ne savait pas qu’elle prendrait position sur un sujet aussi complexe que le traitement des réfugiés. Malgré ses origines métissées, elle se pensait loin de ces histoires de migrations. L’été qui s’annonce va tout changer.

« Avec une sensibilité remarquable pour un premier film, Basile Doganis donne une voix et un visage à une population déshumanisée. »

Cette prise de conscience, Basile Doganis l’organise comme une confrontation. Non pas simplement entre l’Occident et le Proche Orient des réfugiés (syriens, afghans ou irakiens), mais entre ces migrants et trois jeunes eux-mêmes touchés de près par les questions migratoires. Elena, la Grecque exilée en France, elle-même descendante de Turcs expulsés de chez eux après la Seconde Guerre mondiale ; et ses amis Nassim (Rabah Naït Oufella), d’origine algérienne, et Sékou (Lamine Cissokho), dont la famille vient du Sénégal. Face aux réfugiés, et au jeune Elyas en particulier, c’est un jeu de miroir qui s’installe. Ces migrants, ce pourrait être eux s’ils étaient nés un peu plus loin. Avec un humanisme bouleversant, Doganis filme une rencontre et donne une existence à ces âmes perdues qui s’échouent sur les côtes grecques par centaines de milliers et dont personne ne veut s’occuper.

Meltem by Les Ecrans Terribles
Meltem : Elena (Daphné Patakia), en apesanteur ? © ELZEVIR FILMS

Profondément marqué par l’arrivée massive de ces migrants dont il a lui-même été témoin, le réalisateur franco-grec a écouté leurs parcours, ressenti leur impuissance, partagé leurs inquiétudes face à la disparition de leurs proches. Ces témoignages, forcément éprouvants, ont inévitablement nourri le film. À travers Elyas, dont l’interprète Karam Al Kafri est un véritable migrant syrien, ou ces fragments d’histoires disséminées de-ci de-là dans le film, c’est toute la cruauté et la précarité de leur situation qui nous submerge, sans gratuité ni manichéisme. Alors qu’elle devait faire face à son propre deuil, Elena se retrouve mêlée à des drames qui ne la concernaient pas mais devraient nous concerner, tous autant que nous sommes. Avec une sensibilité remarquable pour un premier film, Basile Doganis donne une voix et un visage à une population déshumanisée, et relève le parti couillu de tisser un drame humain non dénué d’humour devant les panoramas idylliques de la Grèce. Une très belle réussite, donc, pour ce premier film attachant, percutant et bien plus profond qu’il ne le laissait soupçonner.

Meltem, de Basile Doganis. Avec Daphné Patakia, Rabah Naït Oufella, Lamine Cissokho, Karam Al Kafri. Drame humain sur île paradisiaque. France-Grèce. Distribué par Jour2Fête. Sortie le 13 Mars 2019.

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Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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