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Souvenirs, souvenirs

Mon calepin, Ninotchka et ma première fois

Il me semble que je suis passé de la simple cinéphilie admirative à l’envie d’écrire sur le cinéma après avoir vu Ninotchka de Lubitsch. L’argument de cette comédie tient en quelques mots : une espionne russe envoyée à Paris tombe, malgré sa froide rigueur soviétique, sous le charme d’un Comte frivole et découvre les joies simples de notre partie du monde.

À cette époque il me paraissait inconcevable de voir un film sans mon précieux calepin. J’y notais quelques brèves remarques, rarement consultées ensuite il faut le dire. Je retrouve à l’instant le carnet dans lequel j’avais pris des notes sur Ninotchka. À la ligne 12 : “drague : toujours deux à l’écran”. J’avais remarqué une manière de toujours réunir les deux personnages dans la même image lorsqu’ils étaient en présence l’un de l’autre, de sorte que leur coexistence d’abord forcée par le cadre semblait devenir peu à peu une estime mutuelle puis, par la force des choses, une relation sentimentale. Mais une scène dérogeait à la règle, sans doute la scène la plus connue du film. Pour tenter de dérider Greta Garbo (c’est elle, la Russe), Melvyn Douglas (c’est le Comte) l’emmène dans une brasserie parisienne et lui récite ses meilleures blagues, sans succès. Cependant en se balançant à sa table, il glisse et tombe avec fracas. Alors le miracle se produit : Garbo rit. Elle rit aux éclats, déchaînée, seule à l’écran en plan rapproché, et le Comte en contrechamp la regarde incrédule. Dans mon carnet est inscrit : “Blagues ne provoquent pas le rire. Elle rit : chacun a son plan.” Paradoxalement, c’est lorsque le montage les sépare ainsi que leur relation opère un tournant. Un classique champ-contrechamp marque leur complicité d’un sceau plus puissant que n’importe quelle image seule.

En y repensant, après le film, il me semblait tenir là une piste à creuser. J’écrivis un texte (lui, disparu), au sein duquel je tentais d’identifier cette idée de cinéma, dans le fragile et simple équilibre qui la fait tenir. J’étais sans doute même plus ému de la reconnaître, de la voir à l’oeuvre, que par le rapprochement de Ninotchka et du comte d’Algout. En l’écrivant, je pouvais l’isoler, la défaire des éléments techniques et scénaristiques pour en tirer la raison d’être du film. À la question “pourquoi faire un film, et non un livre, une peinture, une pièce, une chanson, une danse?”, j’avais enfin trouvé un premier élément de réponse. Mais surtout, de cette “idée de cinéma”, je pouvais faire un point d’ancrage solide autour duquel construire a posteriori ma vision du film. On peut en tirer toutes les pentes possibles, morales, esthétiques, philosophiques, politiques…

La vision d’un film n’est pas la recette sentimentale de notre goût (j’aime un peu de ceci, un peu cela, beaucoup les trois pincées de ça etc.), d’ailleurs je me moque un peu de mes sentiments. C’est pourquoi je ne défendrai jamais corps et âme un film qui m’a seulement plu. Une vision est intermédiaire, ni tout à fait personnelle ni tout à fait collective, elle est au passage de l’un à l’autre, à l’endroit même où se construit un discours. Elle est le point de départ d’un rêve, c’est-à-dire de ce qui nous met en mouvement, avec tout ce qu’un rêve peut compter de fantasmes.

Quelle fut ma vision “recomposée” de Ninotchka? Je crois désormais que c’est un film avant tout fatalement romantique, puis une comédie, ce qui me l’a rendu déchirant et gracieux (un peu comme Angel du même Lubitsch). On y rit pourtant beaucoup, on y fait plein de bons mots, on se sort des situations les plus délicates avec légèreté. Mais pendant que les être se parlent, ils se disent autre chose, et seuls les moyens du cinéma peuvent me révéler cette histoire secrète qui est, en vérité, celle qui compte. C’est cette histoire d’un film sur lui-même, à l’intérieur de l’histoire qui l’enveloppe, que je souhaite écrire dans mes critiques.

Ninotchka. Un film de Ernt Lubitsch. Avec Greta Garbo, Melvyn Douglas, Ina Claire. Durée : 1h50. Sortie France : 3 avril 1940.
Photo en Une : Greta Garbo et Malvyn Douglas. © Les Grands Films Classiques

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