Monsieur by Les Ecrans Terribles
Films

MONSIEUR : peut-on s’aimer quand la société nous sépare ?

À Bombay, un homme et une femme, réunis sous le même toit, ne peuvent s’aimer. Il vient d’un milieu aisé, elle est sa servante. Autant dire qu’un monde entier (et une quantité astronomiques de tabous) les séparent. Avec Monsieur, Rohena Gera orchestre le rapprochement lumineux de deux âmes solitaires sur fond d’incompatibilité sociale.

Ratna a grandi et vécu longtemps dans un petit village de campagne. À la mort de son mari, la jeune femme tente d’échapper à son statut de veuve et part pour Bombay, où elle entre au service d’Ashwin, un architecte bien établi, et de sa femme. Lorsque le couple se sépare, Ratna se retrouve seule à prendre soin de cet homme dont les proches ne parviennent à remarquer la solitude. Sur le papier, l’histoire est vieille comme Hérode. Mais nous sommes en Inde. Au XXIe siècle, certes, mais en Inde tout de même. Dans les grandes villes comme dans les campagnes, le pays est régi selon de nombreux codes et de nombreuses règles inégalitaires. Dans certaines régions très traditionnelles, une veuve ne peut arborer de bijoux et n’a plus le droit au bonheur. On considère qu’elle porte malheur, voire même qu’elle est d’une manière ou d’une autre responsable de la mort de son époux. Selon les traditions des uns et des autres, Ratna ne devrait pas avoir le droit de retrouver l’amour. D’être heureuse. Mais dans une aussi grande ville que Bombay, Ratna peut se réinventer. Sans éducation (elle avait dû arrêter ses études pour se marier), elle peut trouver un travail, une formation. Revivre, loin du statut auquel on tend à la rabaisser. Ashwin, lui, vit dans une prison dorée. Il a tout, ou avait tout, mais a perdu ce qui était censé faire son bonheur : sa fiancée. Il ne vit plus, broie du noir. Avec Monsieur, Rohena Gera filme les premiers pas d’une romance, inévitablement. Mais aussi et surtout la résurrection de deux âmes qui ne parvenaient plus à vivre, leur passé accroché à leurs chevilles comme un boulet qui les faisait plonger un peu plus profondément dans les abîmes.

Monsieur by Les Ecrans Terribles
Tillotama Shome illumine le film © Neue Visionen Filmverleih

Les conventions sociales ne sont cependant pas faciles à oublier. En Inde, un monde entier sépare les servantes de ceux qui les emploient. Les employés de maison mangent sur le carrelage de la cuisine, dorment sur de micro-matelas posés à même le sol, ne peuvent s’asseoir sur les mêmes fauteuils que ceux pour qui ils travaillent. Des règles tacites bien assimilées par les uns et les autres. Adresser la parole à sa servante en public, faire preuve de gentillesse à son égard, suscitera l’incompréhension, les moqueries. Imaginez une histoire d’amour… Monsieur a les atours d’une romance classique, d’ailleurs presque à l’américaine : Ashwin est très élégant dans ses belles chemises, Ratna a un tempérament flamboyant. On y parle de belles robes, de grandes fêtes, d’architecture. Les servants n’hésitent pas à gossiper sur leurs employeurs lors de leur temps libre. Monsieur s’exportera bien, nous n’en avons aucun doute. Mais ce qui rend le film aussi beau et pertinent, c’est son regard sur l’Inde. Monsieur pourrait se passer dans n’importe quel pays, la romance fonctionnerait sans problème. Mais le contexte social propre à l’Inde apporte à ce qui pourrait être une bluette pensée pour l’international un petit supplément d’âme et un charme certain. Ratna, la fougueuse, l’indomptée. Ashwin, le solitaire, le désespéré. L’une danse et profite des lumières de la ville, l’autre broie du noir et s’enferme dans les cocons de son appartement ou sa voiture. I want to be a part of it, Bombay, Bombay : comme à New York, certains y vont pour renaître, d’autres finissent par s’y perdre. Rohena Gera s’attarde sur les rêves déchus et les espoirs vibrants. La solitude de la caste sociale haute et sa domination sur celle d’en dessous.

Si nous étions à Hollywood, tout finirait bien, par un happy end peut-être un peu forcé. Mais s’il en a parfois quelques aspects, Monsieur est loin de la simpliste histoire d’amour américaine. Le regard de la réalisatrice sur son pays, qu’elle a pu observer de l’intérieur et de l’extérieur (le temps de ses études aux Etats-Unis, justement), apporte ce qu’il faut de désenchantement et de lumière pour donner à son film une humanité et une bienveillance terriblement touchantes. La jolie surprise de cette fin d’année, à n’en pas douter.

Monsieur, de Rohena Gera. Avec Tillotama Shome, Vivek Gomber, Geetanjali Kulkarni. Drame romantique. Inde. Durée : 1h39. Distribué par Diaphana. Sortie le 26 décembre 2018.

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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