OLEG by les Ecrans Terribles
Films

Oleg, ou la double prison de la pauvreté

Que faire quand on a l’impression de ne pas exister ? Est-il seulement possible de faire entendre sa voix ? Pour Juris Kursietis, la réponse est pessimiste. Dans Oleg, un travailleur letton immigré à Bruxelles se trouve sous la domination d’un mafieux local. De cette situation inextricable, le réalisateur tire un film formellement étouffant. Une épreuve pour les nerfs comme pour notre conception de l’humanité. 

Kursietis part d’un postulat qui semble déjà effarant. Suite à son indépendance en 1991, la Lettonie n’a pas voulu reconnaître administrativement les ex-citoyens soviétiques venus s’établir sur son territoire s’ils n’avaient pas d’ascendance lettone. Pour faire simple, Oleg est un étranger dans son propre pays. Il n’existe pas, on ne veut pas de lui. Il quitte donc sa famille et son quotidien pour la Belgique à la recherche d’un emploi et se retrouve au milieu d’une masse de travailleurs immigrés ou, comme lui, d’exilés (car peut-on vraiment être immigré si on n’a pas de pays d’origine ?). Ces sans papiers dont personne – que ce soient les autorités, les gouvernements, l’Europe, ou même vous et moi – ne veut reconnaître l’existence. À l’exception de quelques individus : les profiteurs, les mafieux et les petits patrons qui préfèrent payer au noir pour éviter les taxes sociales (et les salaires respectables).

Sans chercher à dénoncer vainement ou à jeter la pierre sur qui que ce soit, Oleg tisse le portrait d’une classe sociale méprisée, exploitée et invisible qui n’a pas d’autre choix que de se laisser asservir, prendre et jeter, pour avoir une chance de survivre dans une société qui détourne le regard. Kursietis montre les contradictions d’un système d’esclavage moderne qui n’a pas honte d’exploiter les plus faibles sans leur prêter la moindre considération. Après tout, si l’un se plaint, cinquante autres ne seront-ils prêts à prendre sa place dans la foulée ? Ils sont des milliers et ils sont interchangeables, vu qu’ils ne sont personne. Ce que Kursietis nous montre, c’est un monde du chacun-pour-sa-gueule, où de petits criminels peuvent se retrouver à la tête d’un réseau de travailleurs opprimés et où la domination du plus fort, du plus fou ou du plus violent (voire les trois à la fois) peut se révéler plus toxique et dangereuse que jamais. 

OLEG by Les Ecrans Terribles
Valentin Novopolskij © Arizona Distribution

Oleg fait mal au cœur et fait surgir un sentiment de honte, voire de révolte. Comment peut-on laisser faire sans agir ? Pourquoi les autorités n’interviennent-elles pas et préfèrent emmerder les sans-papiers (qui ne demandent qu’à bosser) plutôt que ceux qui les exploitent ? Le film de Kursietis est d’une grande violence, non pas physique, mais idéologique. Il nous pousse dans nos retranchements, joue avecr nos nerfs. Pris au piège d’un engrenage qui ne lui veut pas du bien, Oleg l’est aussi de l’image. Caméra à l’épaule, Kursietis l’observe, le scrute, lui court même après et l’emprisonne dans un 4:3 étouffant, telle une cage invisible au sein de laquelle il lutte et tente en vain de respirer, de vivre un peu ou de trouver une échappatoire, qu’elle se trouve dans la spiritualité ou auprès des femmes. Mais ces brèves bouffées d’oxygène ne lui permettent pas de s’évader de la prison qu’est devenu son quotidien. Et Kurisetis assume jusqu’au bout son dispositif radical, cette approche quasi-documentaire et anxiogène qui nous fait douter à chaque instant du caractère fictionnel de ce que le film nous présente. 

Tantôt témoin impuissant, tantôt voyeur intrusif, le spectateur suit Oleg dans son périple pour survivre et subit comme lui les exactions des profiteurs et l’inaction d’une Europe qui laisse couler sans trop se mouiller. Inspiré du parcours d’un travailleur d’Europe de l’Est venu chercher du travail à l’Ouest, Juris Kursietis affirme d’ailleurs que « seulement 20 à 30% des éléments dramatiques relèvent de la pure fiction ». Alors qu’on peine à se remettre de cette rude séance, l’information a de quoi nous mettre un peu plus KO. 

OLEG, de Juris Kursietis.
Avec Valentin Novopolskij, Dawid Ogrodnik, Guna Zarina.
Durée : 1h48. Distributeur : Arizona Distribution.
Sortie le 30 octobre 2019

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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