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« Ce sont les petits gestes qui éclairent les grandes causes » : Rencontre avec Rithy Panh

Le cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh, rescapé des camps de travail khmers rouges, n’a de cesse de poursuivre un long travail de reconstitution mémorielle. Nous avons pu le rencontrer à l’occasion de la sortie en DVD de La France est notre patrie et de Exil (Epicentre Films). Deux réflexions très personnelles sur la colonisation et le totalitarisme.

Exil est une méditation sur la solitude. Un film d’une dimension poétique exceptionnelle, qui remémore l’enfance du réalisateur à travers la violence du génocide cambodgien. Dans La France est notre patrie, Rithy Panh revient plus spécifiquement sur l’histoire de la colonisation de l’Indochine, du début du XXe siècle à la chute de Dien Bien Phu. Des images d’archives ponctuées d’intertitres évoquant le discours colonialiste de l’époque, un montage minimaliste, sans paroles, qui laisse au spectateur la place nécessaire pour appréhender, parfois avec violence, la pensée dominante des occupants français.

Propos recueillis par Marie Ingouf.

Quel rapport entretenez-vous avec la mémoire ? Est-ce que créer, à travers les mots et les images, serait une manière d’empêcher l’oubli ?

L’oubli a une certaine vertu. Pour arriver à une certaine forme d’oubli, je pense qu’il faut faire un travail de mémoire. Sinon, l’oubli deviendrait une sorte de négationnisme – ce n’est pas exactement le mot juste – comme si ça n’avait pas eu lieu. Le problème, quand on ne fait pas ce travail sur la mémoire, c’est qu’on risque d’oublier, mais dans le sens de nier, nier l’histoire de ces événements-là, de ces crimes-là. Or les choses ont bien eu lieu, et ce travail de mémoire est nécessaire. Mais ce n’est pas vraiment de l’oubli. On doit penser à autre chose, on doit penser à la vie, et puis aussi à l’avenir. L’image est nécessaire, pour expliquer, mettre dans le contexte, pour que ce soit partagé. Partager des contenus, des sentiments, des ressentis. Il faut provoquer, discuter, dire comment se passent les choses. L’image dans un film est une image interprétée. Interprétée par moi. Si vous prenez La France est notre patrie, c’est un miroir réfléchissant, car ce qui s’y passe se passe encore aujourd’hui. Il y a la même exploitation de ces pays pauvres en Asie ou en Afrique. Moi je n’ai jamais été colonisé, j’ai simplement réfléchi là dessus.

Pourquoi réemployer ces images, parfois très violentes ?  

L’image est fabriquée dans un contexte assez violent. C’est une image coloniale, de propagande. L’image en soi est violente, mais le contexte est encore plus dur. J’essaie de prendre cette image-là, j’essaie de l’imaginer, comme celui qui l’a créé. Et ensuite, je propose quelque chose, de mon point de vue. J’aime énormément la France, qui est mon pays, avec ses principes de liberté, d’égalité, de fraternité, avec les Lumières. Un type comme Robespierre, avec le droit du sol, a eu une énergie, une réflexion qui étaient très modernes à l’époque. Et puis après, on a fait la colonie, et on a oublié ce qu’on a écrit et dit, et tout ce qu’on avait inventé de génial. Quand on voit tous ces combats durant des siècles, pour arriver à parler de droits de l’homme, de droits du sol…

On ne peut pas demander ensuite aux gens de se battre pour défendre cet idéal-là, comme ça a été fait durant la 1ère et la 2dne Guerre Mondiale, tout en continuant à les exploiter. Aujourd’hui les gens votent extrême-droite. On a perdu toutes les valeurs des choses. C’est la même chose pour le travail. Il y a des mecs qui s’enrichissent des milliards, et pourquoi s’appauvrit-on de plus en plus ? On n’arrête pas de demander la croissance, mais il n’y a aucun partage. De même que le respect, le respect des autres, le respect des valeurs du travail, le respect de la production des richesses. Moi, ce que je veux faire avec ce film, ce n’est pas un règlement de comptes – je n’ai rien à régler, je n’ai pas connu cette période-là -, mais c’est une réponse à quelque chose qui était déclaré, et qui n’est pas bien.

Vous portez une attention particulière aux gestes du quotidien dans vos films. Qu’est-ce que ces gestes signifient pour vous ?

Ce sont les petits gestes qui éclairent les grandes causes. J’ai l’impression qu’en fait, j’ai commencé à réfléchir à ces petits détails à cause de l’autre crétin, Jean-Marie Le Pen, quand il disait “les fours, c’est des détails de l’histoire”. Je n’étais pas encore connu à l’époque, je faisais des courts métrages, mais ça ne passait pas. Cette question des détails m’a beaucoup préoccupé. Et finalement, j’ai trouvé plein de chemins, plein de voies pour parler de ces petites choses. Il y a des gens qui banalisent les choses avec ça. Qui banalisent les détails. Quand on écoute les discours de Trump, ce sont des discours totalitaires, on est en plein fascisme. Les autres sont des ennemis, des brigands qui violent, qui tuent. Et il faut lutter contre ça. Quand on connaît la montée des régimes totalitaires, ça marche exactement comme ça, sur la peur. On vous fait peur. On partage la haine des autres et de la différence.

Exil ©Epicentre Films

Qui est le Dr Legendre dont vous mettez les citations en exergue dans La France est notre patrie ?

C’est un médecin militaire. Il a dit des choses très violentes. Ce qui est étonnant c’est qu’il ne se rend pas compte de ce qu’il dit, en tant que scientifique. C’est surprenant de la part d’un médecin. Mais il y a beaucoup de choses étonnantes… Par exemple Jules Ferry était un homme très colonialiste. Il y a des gens qui semblaient humanistes mais tenaient des propos colonialistes.

Comment travaillez-vous avec Christophe Bataille (son collaborateur à l’origine des textes de ses films) ? Écrivez-vous ensemble en amont de l’image, ou l’image accompagne-t-elle au contraire l’écriture ?

Nous écrivons pendant, rarement après. Souvent le texte illustre le film. Or il faut que l’image, la musique, le texte le complètent. Ce sont des processus que j’ai toujours mené en parallèle. Et j’aime bien le décalage entre eux. En décalant le texte, on crée une certaine forme de musique. Je mets un texte de Baudelaire, ou de René Char, et ce sont des univers qui se poursuivent.

Et pour la musique ?

Je travaille depuis toujours avec Marc Marder. Souvent, je lui donne une idée, et il compose ce qu’il veut. Je cherche avec lui, et on finit par trouver. On réfléchit, parfois je décale, je mets la musique à un endroit auquel on ne pensait pas. On cherche quand même une liberté en travaillant les uns avec les autres.

Comment procédez-vous lors du travail d’archives  ?

On m’a envoyé des archives que j’ai montées, regardées, remaniées. C’est un travail de montage, où je donne un sens aux images. J’ai fait trois films comme ça, où je ne sors pas de mon bureau. Je reste dans un univers intérieur vraiment fermé, dans ma tête. Après, je sors. Parfois on en a envie de rester, de réfléchir vraiment à ce que veulent dire ces images.. Ce qui est passionnant dans les archives, c’est de décrypter le contexte dans lequel l’image a été faite. Pratiquer l’image en tant que praticien, comme un peintre, sortir les couleurs, les mots, les musiques… Vous avez une histoire qui est là, une liberté de naviguer dedans, de tester, d’essayer, de trouver une forme, une manière de dire. Je voulais mettre des paroles au départ (dans La France est notre patrie, ndlr), mais finalement j’ai trouvé l’image assez forte, je n’ai pas eu besoin d’en mettre. A l’inverse, (avec Exil, ndlr) l’exil, c’est beaucoup de paroles, beaucoup de lectures et de littérature qui nous nourrissent. Ça part de Mao, Robespierre, jusqu’à René Char, Baudelaire…

La France est notre patrie ©Epicentre Films

Vous laissez, dans vos films, une grande place au spectateur pour s’approprier ce qu’il voit…

Si les gens ont de la patience, ils rentrent dedans. Il y a une ouverture. Plus on voit de films, plus on découvre de choses – je m’inclus dedans. Je découvre des choses, des détails que je n’avais pas vus. On croit avoir tout vu, mais on n’a pas tout vu. Il y a des choses qui surgissent. C’est bien quand on arrive à le faire, mais on n’y arrive pas toujours. Quand on parvient à laisser le spectateur faire sa place, prendre place, s’emparer du film, alors c’est formidable. Mais c’est parce que le spectateur a l’habitude de ça. S’il n’a pas le temps, il aime bien qu’on lui donne une carte, un plan. Il attend qu’on soit très didactique. On ne donne plus de place au silence et à l’écoute. Et moi, je ne sais pas faire autrement, en réalité. En même temps c’est une autre forme que j’essaie de proposer, je parie sur la patience du spectateur, et sur son imagination. J’essaie d’établir ce dialogue-là.

Qu’envisagez-vous pour la suite ?

Je suis super nul à ne pas avoir de projets. C’est ça mon plus grand mal. Quand on a vécu des choses graves, comment s’en sortir ? Je sais pas comment faire. J’essaye de voir comment organiser ces choses, comment les apprivoiser. Mais je suis incapable de les formuler. Ma chance, c’est que je travaille toujours. En tout cas, avec le montage, j’arrive encore à trouver des manières d’expliquer. Comment aborder cette histoire ? Comment filmer ? Je vais trouver, peut-être. Je ne sais pas. J’essaie de coller à mon sujet, de sentir, de vivre, de dire ce qu’il y a d’important à dire et à montrer. Mais c’est compliqué.

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