RETOUR A HOWARDS END 02
Souvenirs, souvenirs

On dirait plutôt de la poésie

« On dirait plutôt de la poésie ». Premier feedback. Première expérience de la confusion qui vient nous embrouiller la tête dès qu’on sollicite l’avis de quelqu’un d’autre. Ce doute insistant : ça veut dire quoi ? Que c’est nul ou que c’est génial ? En fait c’était mon tout premier compliment, bizarrement tourné, presque comme un reproche. Un souvenir auquel je m’accroche parfois quand je me demande comment je peux bien imaginer être capable d’écrire. Une phrase trop souvent oubliée quand je me laisse submerger par la certitude de l’absurdité de mes ambitions littéraires.

27 ans plus tard, je ne peux penser à cet instant de mon existence, indélébile dans ma mémoire, sans rougir. Rougir du même plaisir que j’ai ressenti ce jour-là, après avoir réussi à démêler la confusion syntaxique de la sentence que ma camarade de classe avait proféré suite à ma nerveuse et fébrile lecture. Rougir de honte aussi, car tant célébrer une phrase prononcée à la va-vite par une adolescente, dont j’ai certes oublié le nom mais qui ne faisait certainement pas partie du comité du prochain Goncourt, semble bien ridicule.

C’était une simple rédaction, un texte libre, un exercice dont j’ai oublié les instructions. Je sais juste que j’avais choisi d’écrire sur un film. Un film qui m’avait drôlement marquée et que j’avais vu dans des circonstances de choix, durant mon premier festival de Cannes. C’est comme ça que je l’appelais : mon premier festival de Cannes, car du haut de mes 11 ans et demi il me semblait évident que j’allais faire mon possible pour y retourner autant de fois que je pourrais. J’avais tort.

J’ignorais le mal que j’aurais (que j’ai toujours) à me dépêtrer de mes propres barrières psychologiques quand il s’agirait de professionnaliser mon rapport au cinéma. L’espèce de malaise paradoxal que j’ai toujours chevillé au corps était pourtant déjà là ce jour précis où j’ai choisi d’écrire sur Retour à Howards End. Il était là, dans ma joie et dans ma gêne d’être complimentée sur mon texte rêveur et poétique, où plutôt que de parler des détails logistiques du film j’avais préféré me concentrer sur ce que ces images m’avaient fait ressentir, privilégier l’expression de mon émoi sensoriel, transmettre la beauté enivrante dont la caméra de James Ivory avait doté la campagne anglaise.

Après bien des années d’enchevêtrement avec les affres de l’écriture, je comprends bien mieux ce qui se jouait dans ce moment là. D’abord ma nervosité, mon coeur battant, convaincue que j’étais de la banalité et de l’incongruité de ce que je venais d’écrire. Un sentiment dont j’ai mis bien du temps à découvrir l’universalité. Que je vois aujourd’hui comme une maladie chronique qui lie trop de mains et de coeurs qui ont pourtant tant à partager. Puis le silence, plein de menace du reste de la classe. Cette espèce de néant intersidéral qui semble à nouveau se manifester chaque fois que j’ose publier un article, pousser un cri du coeur, mettre en ligne un podcast, tel une bouteille à la mer vouée à se perdre dans l’océan d’internet. Heureusement ce jour-là ils étaient obligé de dire quelque chose. Ils ne pouvait pas laisser la petite Yaële toute seule dans son silence. Alors vint cette phrase étrange, dont je ne me souviens pas précisément mais qui semblait me dire que je n’avais pas fait l’exercice : bécasse que j’étais, au lieu d’écrire un texte tout bête j’avais pondu un truc qui lui faisait penser à de la poésie. A présent j’enseigne à qui je peux l’art de formuler un retour qui encourage plutôt que de déstabiliser par son imprécision. Pourtant, dans mon souvenir, une vague notion perça un instant le brouillard aveuglant de mon sentiment d’infériorité : écrire de la poésie c’était p’tet encore mieux. Ce moment rare où on arrête de traquer ses faiblesses pour se réjouir de ses forces.  Suivi instantanément par le retour de bâton, que j’étais à l’époque incapable de même penser, mais qui me rongeait de l’intérieur : la honte de faire des choses mieux que ce que j’étais censée faire. Comme si je le faisais par cruauté vis-à-vis des autres, ou pire par orgueil pour me prouver à moi-même que j’en étais capable. Une honte inextricable de mon plaisir à l’idée d’avoir plu avec ma plume.

Durant les quinze ans qui ont suivi je suis restée convaincue que l’accumulation de toutes ces angoisses était la preuve de mon inaptitude à l’écriture. Ceux qui sont faits pour écrire écrivent. Or moi je ne pouvais écrire sans imaginer tout ce que mon écriture allait déclencher de compliqué, de désagréable, de stressant. Ironiquement je m’empêchais d’user de mes mots pour parler d’art, justement à cause du mal qui ronge tant d’artistes.

Cette vérité était pourtant inaccessible pour moi, trop occupée que j’étais à être mal à l’aise avec mes atouts. Car la formule chimique de mon petit complexe d’infériorité personnel a cela de particulier qu’elle n’est composée que d’éléments enviables. Dans mon histoire à moi, être « douée », avoir de la chance, être privilégiée sont monnaie courante. Cependant l’idée que tous ces mots portent est celle de la providence. J’étais allé à Cannes grâce à mon accréditation de comédienne. Quelques mois plus tard j’étais dans cette salle de classe parce que des psys avaient diagnostiqué mon ennui incurable comme un symptôme clair de mon statut de surdouée et je m’étais retrouvée parachutée dans une classe de Seconde S alors que je n’avais pas douze ans. Bref, l’approbation de ma camarade n’était que la énième manifestation d’un phénomène qui me tétanisait : moi enfant « extra »-ordinaire, je bénéficiais une fois de plus d’un avantage sans l’avoir mérité. J’avais écrit de la poésie par hasard. Quelle plaie !  Pire encore je me gargarisais dans la joie de réaliser que mon petit texte avait fait mouche. Quelle frimeuse !

La réalité c’est que j’étais une gamine complètement décalée, face à des ados hormonaux et sarcastiques, et voilà qu’en dévoilant les envolées lyriques que la cinématographie d’un vieil anglais homosexuel obsédé par la littérature du XIXème m’avait inspiré, au lieu de me prendre une douche froide j’avais reçu une validation de l’univers inattendue. Pourtant au lieu de la voir comme une étape majeure de la constitution de ma vocation de commentatrice culturelle, j’ai figé ce compliment dans un coin de ma mémoire. Pourquoi ? Parce que ces quelques fleurs n’avaient pas le pouvoir d’enrayer une crise qui se jouait déjà et allait continuer à me décourager de m’approcher du cinéma de trop près. Et oui, voici une vérité bien dure à accepter mais fondamentale et ô combien partagée : mon sentiment d’illégitimité n’est pas nourri par quoi que ce soit de rationnel ou d’extérieur à moi-même. Pour citer un autre cliché de pop culture américaine : “The Call is coming from inside the house”.

En fait on m’a donné toutes les cartes pour écrire sur le cinéma, pour être complètement honnête on m’a donné toutes les cartes pour en faire du cinéma. J’ai commencé à regarder des films avant de savoir penser (ma première expérience en salle c’était Victor Victoria, un film sorti la veille de mes deux ans). Avant mes dix ans j’avais des films fétiches qui trahissaient une sensibilité bien particulière (Pas de printemps pour Marnie, Recherche Susanne désespérément, La Panthère Rose) et j’avais tourné dans mon premier film. Avant mes quinze ans j’avais appris les bases de l’écriture de scénario que ma mère enseignait, j’avais fait la régie de son court métrage, j’avais même appris à utiliser une caméra dans mon option cinéma au lycée. J’avais aussi une culture du cinéma américain des années 40 et 50 qui me rendait étrange auprès de mes camarades. De quoi alimenter une parfaite origin story. Je n’ai jamais cessé, d’apprendre, de regarder, de penser le cinéma mais je n’ai jamais osé tenter de devenir critique, ou plus terrifiant encore wannabe filmmaker. Alors j’ai pris la tangente. Heureusement je suis tombée en amour des séries et, à force d’expertise et d’années de réflexion, j’ai commencé à oser écrire dessus, prenant toujours bien soin d’avoir un truc à dire qui relevait de la connaissance objective. Une connaissance qui me semble toujours trop faible quand je pense à l’immensité de l’histoire du cinéma. Surtout qu’il y a les autres, ceux qui osent. Il y en a aussi dans le monde des séries, mais le manque de prestige persistant de ce domaine me rassure.

Vous le voyez le besoin de contrôler mon art? D’un côté je me cache derrière la supériorité-factuelle-de-la-maîtrise-de-mon-sujet, de l’autre je m’esquive en relativisant son intérêt. Tentative futile de faire abstraction de ma gêne, de ma culpabilité, de mon sentiment de fraude empirée par le spectre entêtant de mes « dons ». La morale de l’histoire c’est qu’à force d’être ignoré mon malaise vis-à-vis de l’écriture reste intact malgré dix ans de textes publiés. Et c’est dans ma relation à la critique de cinéma qu’il se manifeste le plus clairement. Une relation si contrariée que je n’ai plus jamais écrit un papier qui parle d’un film où il n’est pas question d’un super-héros. Comme si le caractère, sériel, comic-bookien et plus précisément américain, de ces domaines que j’ai appris à maîtriser me donnait le droit de m’exprimer dessus, comme par dérogation exceptionnelle.

J’ai mis du temps à arriver à ce point-ci, où je me permets de vous déballer mon baluchon plein d’angoisses, parce qu’il a fallu que je décide de ne plus utiliser ma culpabilité comme une  excuse. Je ne veux plus me complaire dans le vague purgatoire de non-productivité où j’ai échoué à l’âge de douze ans. Aujourd’hui, 38 ans et demi passé, je veux cesser de me battre contre les fantômes que j’ai créé. Arrêter de voir mes atouts comme une malédiction qui s’abattra sur moi si j’ai l’arrogance d’en prendre pleinement possession.

Par ailleurs, ma crise identitaire, aussi douloureuse soit-elle, a longtemps fait écran à une révélation bien plus essentielle : le réel enjeu de l’écriture n’est pas dans l’attrait stylistique d’une tournure de phrase, ni dans la capacité à accumuler le plus d’information possible dans un paragraphe. Écrire c’est donner corps à un regard sur le monde, transmettre une expérience, une réflexion qui a le potentiel de transformer, d’inspirer, de bousculer ce monde. On ne trouve pas quelque chose à dire parce qu’on sait écrire, on apprend à écrire pour dire ce que nul autre ne peut. J’ajouterais que se complaire dans la certitude de son talent pour la poésie ou dans le contrôle factuel de son discours sont autant de freins à la constitution, à l’expression et à la transmission d’une réelle pensée.

Si j’ai décidé aujourd’hui de vous le déballer mon baluchon c’est parce que, quand je repense à mes quelques lignes sur Howards End, je ne reconnais pas juste la manifestation de mes empêchements créatifs personnels, je reconnais aussi un phénomène bien plus répandu. Une paralysie qui accable autant ceux qui ont été identifiés comme petits singes savants au plus jeune âge que ceux qui n’ont jamais été convaincus de leurs capacités. Ce mal appauvrit notre univers, il nous pousse à créer du creux, du consensus plat, de l’impersonnel. Nous nous calcifions mutuellement parce que nous sommes pétrifiés à l’idée d’être disqualifiés de la course par excès d’expression personnelle. Je refuse de continuer à jouer le jeu.

Écrire cela demande du courage, surtout écrire sur quelque chose qui nous tient à coeur, qu’on vénère, qui est si grand qu’on sait pertinemment qu’on ne pourra jamais en faire le tour. J’ai à présent compris que de ne pas écrire sur le cinéma n’était pas un signe d’humilité mais une fuite, une couardise, un abandon que le cinéma, mon ami depuis toujours, n’a pas mérité.

Je me suis enfermée toute seule dans une posture de spectatrice qui me permettait de juger sans moi-même faire acte de création. C’était facile, c’était petit, c’était rassurant. Mon premier compliment, cette étiquette de poésie qu’une jeune fille a posée sur mon écriture, je m’en suis gargarisée plutôt que de voir que c’était un appel. J’aurais dû prendre ça comme l’ouverture d’un chemin, mais j’ai préféré le distordre, en faire d’un côté un emblème de mon talent brut et la parfaite excuse pour ne surtout pas l’exploiter. Quel labeur pouvait surpasser un jaillissement magique de poésie ? Écrire pour de vrai, avec difficulté, avec précision, avec attention ne pourrait jamais que prouver une défaillance. Alors pour bien s’assurer que tout ça resterait en jachère, j’ai largué deux tonnes d’humilité mal placée et quinze litres de peur de réussir par dessus, et j’ai cimenté le tout d’une feinte indifférence pour tout parcours professionnel qui oserait mentionner le mot C-I-N-É-M-A.

Je me souviens que c’était sur une copie dans un classeur, il me semble que j’avais écrit à l’encre violette. Que de détails si anodins dont j’ignore la symbolique. C’était moins d’une page, et c’était probablement pas vraiment construit. Ce texte est un épouvantail, un talisman, un core memory, une infinity stone. C’est une promesse et une malédiction. Aujourd’hui je décide que c’est une percée psychanalytique, la fissure irréparable du mur qui se dresse entre moi et mon septième art. Ce moment de redéfinition de ce souvenir devient le début du reste de ma vie cinématographique.

Je ne sais pas à quoi il ressemble votre mur à vous, et ce qu’il y a de l’autre côté, mais je n’ai jamais rencontré un autre humain qui n’en avait pas, alors pendant que je déblaie les restes de ma muraille, n’hésitez pas à donner un coup de maillet à la vôtre.

Et quand le travail se fera trop éprouvant, on pourra toujours faire une pause pour se faire une toile.

Retour à Howards End. Un film de James Ivory. Avec : Anthony Hopkins, Emma Thompson, Helena Bonham Carter. Durée : 2h22. Distribution : Carlotta Films. Sortie France : 13 mai 1992. ressortie : 26 décembre 2018.
Photo en Une : Helena Bonham Carter dans Retour à Howards End © 1991 Merchant Ivory Productions LTD. Tous droits réservés.

Yaële, tombée à 5 ans dans les séries, à 10 dans les screwball comédies américaines, à 14 dans "Loïs & Clark" a vu toutes ses passions se conflagrer violemment à 18 ans avec la découverte de "Buffy The Vampire Slayer", l’œuvre qui allait dominer sa vie adulte. Devenue aujourd'hui Geek professionnelle (pour justifier sa consommation astronomique d’œuvres de culture populaire), elle aime réfléchir aux interactions entre la fiction et le monde dans les pages de magazines pour aficionados, sur la scène de Comic Con Paris, dans des conférences de sériephiles ou dans son podcast Parlons Pop et Parlons Bien. Dans sa seconde vie, elle écrit des scénarios et est consultante en écriture de série.

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