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RENCONTRE : Bruno Dumont ne perd pas le Nord

Il y a quatre ans, Bruno Dumont prenait tout son petit monde de cours en changeant radicalement de braquet et signait pour Arte une mini-série au comique absurde : P’tit Quinquin. Après un détour par l’univers de la comédie musicale historique avec Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, le voici de retour dans l’univers de P’tit Quinquin avec Coin Coin et les Z’Inhumains, suite de la mini-série précitée et actuellement en diffusion intensive sur la chaîne franco-allemande. A l’occasion de la présentation en avant-première de cette saison 2 à l’Etrange Festival, nous avons pu poser quelques questions à son auteur à la capacité de travail tout bonnement “z’inhumaine” !

Propos recueillis par Julien Beaunay et Julien Savès

P’tit Quinquin (2014) a été l’occasion d’un changement de registre dans votre filmographie.

Cela vient d’une proposition externe qui m’a été faite. Mon producteur m’avait parlé plusieurs fois d’une carte blanche d’Arte pour réaliser quelque chose chez eux. Il me l’avait répété une, deux, trois fois, je ne répondais pas parce que j’avais déjà assez à faire de mon côté et je ne me voyais pas tellement créer pour la télévision. A force d’insister, j’y ai vu l’occasion de relever un défi. J’ai toujours eu l’envie de faire du comique, cela m’a toujours intéressé, mais je ne voyais pas comment le concrétiser. J’étais un peu coincé. L’envie était forte, donc je me suis lancé et j’ai écrit cette histoire.    

Est-ce Arte qui voulait utiliser le registre comique ?

Pas du tout. Je leur ai remis le scénario de P’tit Quinquin et j’ai spécifié que c’était une comédie, ils m’ont répondu : « en lisant, on ne l’a pas vu… » (rires).  Si vous regardez bien l’histoire, ce n’est pas très comique. J’ai surtout travaillé cet aspect en faisant des choix improbables de casting. Je n’ai pas vraiment choisi un gendarme comme on l’entend. J’ai été cherché assez loin, hors de la gendarmerie. Ce que j’avais déjà fait un petit peu dans L’Humanité. Dans ce film, on était à deux doigts de rire, mais le pas n’était jamais franchi. Je ne le faisais pas parce que je n’étais pas encore équipé pour. J’ai sauté le pas, mais tout était déjà là. Je n’ai fait que revenir dans le nord, pour retrouver ces personnes et ces décors. Et j’ai poussé le curseur beaucoup plus loin.  Puis, il y a eu aussi l’expérience de Camille Claudel 1915. On a beaucoup ri sur le plateau du film, car c’était tellement dramatique que toute défaillance générait un rire explosif. On pense à tort que le comique et le dramatique sont séparés l’un de l’autre, mais ce n’est que le curseur qui bouge, le comique est contenu dans le dramatique et réciproquement. Le comique pourrait s’apparenter à du dramatique qui se dérègle.

P'tit Quinquin
Philippe Jore et Bernard Pruvost dans P’tit Quinquin- Copyright Roger Arpajou

Si vous n’aviez pas eu cette proposition d’Arte, seriez-vous venu à la comédie ?

Je n’en sais rien, mais c’était vraiment l’occasion idéale. J’avais cette étiquette de cinéaste dramatique. Et en même temps, je tournais aussi en rond, je sentais qu’il fallait que j’évolue vers autre chose. Et le tragi-comique me sied bien, car finalement, cela couvre bien l’humain. La vie a une dimension tragi-comique. Intellectuellement, j’en suis là, c’est-à-dire que cela correspond bien à la métaphysique que j’ai du monde et des choses.

Parlons un peu de Coin-Coin et les Z’Inhumains, l’idée était-elle de pousser le curseur un peu plus loin pour cette suite ?

Oui, j’étais obligé parce qu’il ne fallait surtout pas en rester là. Les acteurs ont changé. On a aussi quitté la poésie de l’enfance. Le personnage de p’tit quinquin n’est plus un petit bonhomme, il a grandi. Quelque chose a forcément disparu. Ce n’est pas facile de faire une saison 2, car il y a tellement d’attachement, une certaine nostalgie. Il fallait mettre les choses de côté et ne pas chercher la répétition, mais curieusement une sorte de circulation ou répondant naturel s’est créé entre les deux saisons, par la force des choses.

En somme, j’essaye d’explorer les profondeurs du mystère humain, mais sous des formes très simples.   

Comment est née l’envie de vous lancer dans cette nouvelle saison ?

Elle est née du souhait de macérer davantage le récit, de fouiller toujours plus les personnages. La forme même de l’enquête policière m’intéresse, mais je suis souvent déçu par la conclusion. Le suspense est passionnant, même s’il y a une sorte de déception ou déconvenue quand la solution nous est donnée. Donc ce que j’écris, ce sont des enquêtes qui ne vont nulle part. Ce qui m’intéresse, c’est la suspension. On se retrouve dans la position de quelqu’un qui cherche, le mystère est très présent ainsi que la métaphore de l’enquête policière, donc ce n’est pas obscur, ni intellectuel, ce sont juste des gendarmes qui cherchent à résoudre un problème. Cela donne au champ de la quête une forme tout à fait simple et accessible. En somme, j’essaye d’explorer les profondeurs du mystère humain, mais sous des formes très simples.   

Cela déstabilise forcément quelques personnes ?

Forcément, il y aura toujours un clivage. Mon approche de la comédie ou plutôt du genre tragi-comique ne cherche pas le consensus. La comédie actuelle française ne prend pas de risques et reste dans le consensus. Or il n’y a pas de volonté de concorde chez moi. Ce qui peut expliquer une telle différence entre les deux approches et provoquer une division du public.

Est-ce que l’univers de Quinquin/Coin Coin fera l’objet d’une saison 3 ?

Pas maintenant en tout cas, car je travaille sur d’autres projets. Mais peut-être que, dans 5-6 ans, l’envie se pointera… Avec P’tit Quinquin, je pensais déjà avoir fait le tour de la question, il n’y avait aucune raison de se retrouver avec les uns ou les autres. Et en fait, c’est l’évolution des acteurs qui m’y a poussé. Les revoir à nouveau, dans 5 ans, là où ils en seront dans leur vie, cela déclenchera peut-être quelque chose, pourquoi pas…

Y a-t-il d’autres choses que vous ayez envie d’expérimenter dans le genre tragi-comique ?

Le tragique m’intéresse toujours autant, mais je vois combien le comique a pris sa place dans mon cinéma. Actuellement, je viens de finir Jeanne (ndlr : suite de Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc), et le comique est toujours présent. Je ne peux plus m’empêcher, surtout dans les moments dramatiques, de tutoyer son contraire. Mais, ce n’est pas gênant, on peut parler du procès de Jeanne d’Arc et en rire (rires complices).

Comment s’est passé le travail d’adaptation de la pièce de Charles Péguy pour le film Jeanne ? (dont le tournage vient d’avoir lieu)

C’est une adaptation à la lettre de la pièce de Péguy.

Pourquoi avoir pris ce chemin-là plutôt que d’écrire un scénario original, comme sur la plupart de vos films ?

Parce que je pense qu’il y a une puissance poétique absolument incroyable. La poésie, c’est beau mais il faut l’incarner, sinon c’est insupportable. C’est un peu paradoxal : c’est à la fois extraordinaire mais ça brûle les mains. L’incarnation, elle permet justement de garder la puissance poétique d’un texte littéraire en le mettant dans le corps, dans la chair, dans la transpiration des choses et de quitter le côté éthéré de la littérature. Le cinéma a quelque chose de suant. On filme dehors. Ce ne sont plus des mots, les mots disparaissent.

Chez Jeanne d’Arc, le personnage historique, qu’est-ce qui vous a donné envie de le mettre en scène ?

C’est comme un sujet en peinture, c’est un motif. On peut faire un grand tableau en peignant un petit carrefour à la campagne. Je me méfie des grands sujets. Vous me direz : là c’est un peu le contraire. Jeannette ça me plaisait, rentrer dans l’enfance d’un personnage très connu, ça m’intéressait. Finalement, j’ai repris la petite pour jouer la grande. Quelque part, je m’y retrouve. Ça ne m’intéresse pas de faire la Jeanne d’Arc que l’on croit tous connaître. Filmer Jeanne d’Arc à l’âge de 10 ans, je trouve cela extraordinaire. Qu’elle brûle à 10 ans, je trouve cela plus intéressant que de filmer une fille qui aurait eu l’âge exact de Jeanne d’Arc à sa mort. En même temps, Cecil B. DeMille a filmé une Jeanne d’Arc qui avait 35 ans. Il n’y a pas d’exactitude, la seule exactitude c’est la vérité du texte, de l’esprit. Finalement, c’est une bonne idée d’avoir une petite de 10 ans car cela change tout.

Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc.
Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc. Copyright R.Arpajou / TAOS Films – ARTE France

C’est même déstabilisant pour le spectateur…

Cela va être déstabilisant pour le spectateur et je pense même qu’il faut le déstabiliser pour le “ré-actionner”, pour le “re-sensibiliser”. Parce qu’en même temps, Jeanne d’Arc ça parle de l’intemporel. Cela fait partie des sujets rebattus et des questions que l’on ne cesse de se poser année après année. Il n’est pas nécessaire d’inventer des sujets. Je m’expose à un thème, je reprends un thème avec d’autres moyens. Par exemple, pour ce nouveau film sur Jeanne d’Arc, j’ai demandé à Christophe de faire la musique. Cela n’a rien à voir avec la musique électronique de Jeannette. Il y a une invention qui se fait dans les moyens d’expression. Mais le texte est le texte. Le renouvellement passe par la musique, il passe par les interprètes et je suis assez content de cela.

Et comment se déterminent ces choix musicaux ? (Pour Jeannette, plutôt la musique électronique, pour le nouveau film Jeanne, plutôt la musique pop)

Je pense qu’il y a quelque chose d’électronique dans l’extase mystique. La musique électronique a quelque chose de l’ordre de la sidération et de l’extase. Mais en même temps, dans la musique de variété, qui est un ressassement du sentiment amoureux, il y a quelque chose qui traduit bien la relation au corps mystique. On parle d’amour. Donc il faut trouver des correspondances. Quand Christophe chante du Péguy, je vous garantis que ça change la donne. C’est l’idée de prendre un auteur et de l’emmener là où il ne va pas forcément aller.

Christophe a tout de suite été d’accord ?

Je pense qu’il a été assez étonné de la proposition et bluffé par le texte de Péguy. C’est un auteur très musical dont les écrits favorisent l’art de la répétition, c’est vachement bien écrit. Je pense que Christophe s’est rendu compte qu’il avait là un texte extraordinaire.

Et avec Igorrr, comment cela c’est passé ?

Avec Igorrr, c’est pareil, ça s’est bien passé. Mais notre collaboration a été au bout, je n’allais pas recommencer. Il a fait une musique extraordinaire pour Jeannette, mais il ne fallait pas refaire Jeannette. Donc il fallait aussi changer la donne.

Vous affectionnez particulièrement de travailler avec des comédiens non professionnels. Qu’est-ce qu’ils ont que n’ont pas les acteurs professionnels ? Comment se passe le travail avec eux ?

J’aime bien travailler avec des gens. Je pense que le monde est plein d’individus lambda. Le lambda, c’est l’homme. Je ne suis pas pour, forcément -cela dépend des films – choisir les plus beaux, les plus grands. Prendre un individu parmi tant d’autres, c’est aussi avoir l’homme devant soi. Comme le p’tit Quinquin. C’est un garçon, parmi d’autres. Voilà. Pourquoi pas ? Pourquoi pas lui ? Lui, il a en lui toute l’Humanité. Et c’est la caméra qui va la révéler. C’est un exemple. Comme le Nord, pourquoi pas ? Je suis du Nord, je connais. Si j’étais breton, je tournerai en Bretagne.

Vous faites le casting vous-même, vous allez à la rencontre des gens. Vous sentez quand il se passe quelque chose ?

Bien sûr !  Il faut filmer. Il y a d’abord le rapport que l’on créé, puis l’intérêt, les échanges, mais c’est quand même le fait de filmer qui tout de suite détermine le choix. Certaines personnes ont une cinégénie naturelle.

Oui, on dit qu’ils attrapent la lumière ou que quelque chose se passe.

Voilà, il se passe quelque chose. Et il y a des gens avec lesquels il ne se passe rien. Et ça, je ne sais pas pourquoi. Je ne le vois pas forcément lors de la rencontre. C’est au moment où je regarde mes rushes, où je vois le commandant (Van der Weyden) par exemple, que je m’aperçois qu’il est extraordinaire. En même temps, il a un bouillonnement, un éclatement. Il correspond bien à ce que j’ai envie d’avoir. Il faut le chercher. Il y a plein de raisons de ne pas le prendre, si l’on veut, mais il correspond à ce que je veux moi. Je veux des formes extravagantes, pour justement venir chatouiller le réel et entrer dedans, pour dépasser la copie. La reproduction du réel ne m’intéresse pas du tout. Un acteur qui dit son texte… J’ai un souci avec le naturalisme, il y a quelque chose qui ne m’intéresse plus dans la reconstitution exacte des choses. Je n’ai plus envie de cela.

Je veux des formes extravagantes, pour justement venir chatouiller le réel et entrer dedans, pour dépasser la copie.

Et quand vous cherchez un acteur professionnel pour certains des rôles de vos films, qu’est-ce qui motive ce choix ?

C’est pareil. Il y a des acteurs qui ont une puissance cinégénique très forte et qui m’intéressent. Comme Luchini. Je trouve qu’il a un génie naturel. Pas forcément dans ce qu’il fait. Je lui ai dit d’ailleurs : « ce que tu fais ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse c’est que tu viennes faire ça dans ce film- » (NDLR : Ma Loute de Bruno Dumont). Il a donc fallu le convaincre. Il a pris un risque, c’est-à-dire qu’il a forcé sa nature.

C’est donnant – donnant.

Oui. Luchini s’est dit : « je ne vais pas prendre un risque pareil, pourquoi veux-tu que j’aille faire un truc aussi bizarre ? ». En même temps, les acteurs ont envie de ça. Ils ont besoin de propositions aventureuses qui bousculent leur statut et leur être profond. Ils savent très bien qu’il y a une forme d’ennui sans cela. Ils sont exploités pour ce qu’ils sont et ils en retirent de l’argent. Cela créée une forme de culpabilité. Luchini gagne un million par film, il y a forcément une forme de culpabilité, inconsciemment, chez lui.

Dans ses spectacles, en tout cas, il en parle.

Voilà, il en parle donc. Il a une notoriété extraordinaire. C’est très bien. Mais il y a quelque chose qui ne va pas. C’est pour cela qu’il fait du Péguy (NDLR : il lit notamment du Péguy dans ses derniers spectacles). Il essaie de trouver un équilibre.

J’ai toujours trouvé chez les acteurs très connus une forme de tristesse rampante. Cela ne les empêche pas de travailler. Quelque chose leur manque, probablement. On a besoin à la fois de l’artisanat, du succès, mais il n’y a pas que ça.

Quelque chose de plus authentique.

Oui c’est cela.

Et une volonté de se réinventer.

Oui, je pense. Eux, se réinventent dans le regard du réalisateur. C’est le réalisateur qui porte un regard particulier sur un comédien.

Coincoin et les z'inhumains
Alane Delhaye, Alexia Depret, Nicolas Leclaire et Julien Bodart dans CoinCoin et les z’Inhumains – Copyright Roger Arpajou

Avec les non-professionnels, il n’y a peut-être pas cet enjeu-là.

Non, car ils n’ont pas la notion de carrière. Ils sont à des années lumières de ça. Ils n’ont pas envie de ça. Ils y vont plutôt à reculons. Ils sont plus difficiles à convaincre. Quand ils jouent, ils le font parce qu’on leur demande. Alors qu’un acteur, il est toujours « j’te le fais comme si, j’te le fais comme ça ». Mais j’aime bien leur réticence. Cela me plaît. C’est mon travail de les convaincre. Ils sont timides, pas sûrs d’eux. Ils sont mal à l’aise. Le malaise, c’est très bien, cela nourrit un personnage et lui donne de la sensibilité.

Et quand vous trouvez la bonne personne, vous réécrivez un peu le personnage ?

Bien sûr ! Mais il n’y a pas de bonne personne. Il faut une personne. Si vous croyez à la bonne personne, prenez des comédiens, ils vont le faire. Moi je ne crois pas à la bonne personne. C’est probablement la raison pour laquelle je ne travaille pas souvent avec des acteurs professionnels : je n’ai pas d’idée préconçue du personnage. Le personnage, je vais le sculpter dans quelqu’un. Il y a 50% du bonhomme et 50% du personnage. C’est un équilibre à trouver. Un équilibre qui s’établit au moment de l’interprétation. C’est une invention un peu chimique.

Remerciements à Estelle Lacaud, Antoine Herren et toute l’équipe de l’Etrange Festival.

Photo en Une : Bruno Dumont à L’Etrange Festival, septembre 2018. ©Fred Ambroisine / L’Étrange Festival. 

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