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Séries Mania 2022 : Entretien avec Gustav Möller de « The Dark Heart »

Suite et fin des rencontres dans le cadre de Séries Mania 2022 avec le réalisateur Gustav Möller. Ce Suédois a réussi un gros coup avec son premier film The Guilty, qui a reçu une excellente réception internationale et un récent remake avec Jake Gyllenhaal. Sa toute première série, The Dark Heart, délaisse les terrains balisés d’une enquête pour meurtre dont raffole le genre du Nordic Noir pour restituer la descente aux enfers d’un jeune couple maudit, qui va assumer les conséquences de leur appartenance à deux familles en guerre et d’une génération qui ne les comprend pas. Âpre et sensible, les deux épisodes visionnés ont suffisamment impressionné pour que The Dark Heart reparte avec le Prix de la meilleure série au Panorama International.

Vu le grand succès rencontré par votre premier film, The Guilty, aviez-vous prévu de faire de cette série votre projet suivant, ou est-ce qu’on est venu vous la présenter ?

C’est la société de production FLX, qui avait acheté les droits du livre The Dark Heart, qui m’a proposé ce projet. Ils voulaient en faire une minisérie. Ils avaient déjà engagé Oskar Söderlund, le scénariste qui a co-créé la série avec moi. Mais le projet n’était pas très avancé : après de bonnes discussions autour du livre avec Oskar, c’est devenu une minisérie. Ce format télévisé m’intéressait aussi, en tant que réalisateur. Je pouvais réaliser tous les épisodes et travailler avec le même chef opérateur pour l’ensemble du projet.

Généralement, les séries télévisées amènent un réalisateur pour les premiers épisodes, puis d’autres pour le reste de la saison et varient les chefs opérateurs. Est-ce que cette habitude, courante dans le médium, de laisser les rênes à d’autres vous met mal à l’aise en tant que réalisateur ?

Je n’ai pas de problème avec ça, mais cela ne m’intéresse pas beaucoup. J’ai d’ailleurs essayé de réaliser un ou deux épisodes d’une série il y a quelques années (pour un projet pour la télé suédoise inédit en France, ndr), mais cette méthode de travail rapprochait plus The Dark Heart d’un long-métrage. Avec une série, on peut établir un style visuel et derrière, quelqu’un peut être chargé de le dupliquer dans la continuité. Dans ce contexte, on peut développer une cohésion visuelle et une dynamique d’ensemble, comme pour un film. Oskar a écrit les cinq épisodes, je les ai tous réalisé et mon chef opérateur a tout tourné en un seul bloc ; c’est similaire à une production de long-métrage. 

Le diffuseur en Suède, Discovery +, est une grosse plateforme de streaming qui n’est pas connue pour ses fictions, mais plutôt pour des documentaires et des émissions autour de faits divers. Quel était leur intérêt de commander The Dark Heart et de travailler avec vous ?

Je précise que je ne suis pas producteur sur cette série, juste co-créateur et réalisateur. De mon expérience avec Discovery +, je peux dire qu’ils débutent dans ce domaine, puisque je crois que c’est leur plus gros investissement en fiction pour la Scandinavie. Ils ont vraiment apprécié notre vision pour cette adaptation du livre, et une fois qu’on les a convaincus, ils nous ont fait confiance et nous ont laissé le champ libre.

Qu’est-ce qui vous a parlé dans l’histoire du livre et dans les scénarios développés par Oskar Söderlund ?

Bien sûr, il y avait une histoire et des personnages qui m’ont intrigué. Mais en tant que réalisateur, ce qui m’a parlé est ce contraste entre le vieux et le neuf. Ces personnages vivent dans une société, la nôtre, qui promeut le concept que tout le monde peut devenir qui il ou elle veut. Que si on poursuit ses rêves, on peut y arriver. Mais elle contraste avec les anciennes générations, représentées par ces propriétés et le labeur de leurs parents. L’histoire en elle-même dégage cela : une jeune femme veut hériter d’un père récalcitrant ainsi que d’un terrain, mais elle est au beau milieu d’une guerre entre familles voisines. Et elle finit par faire assassiner son père, et ce genre de trames était quelque chose qui me semblait intemporel, comme si c’était tiré d’une saga du XIXème siècle. L’histoire aurait pu se dérouler il y a des centaines d’années, avec des fermes rivales. Mais j’ai aussi remarqué que tous les personnages, de mon point de vue, étaient guidés par un principe central et très contemporain : l’accomplissement de soi. Ils veulent devenir quelqu’un, et être reconnus. C’était donc le mélange de ces deux thèmes qui m’a fasciné, mais aussi la manière dont on pouvait la restituer viscéralement à l’écran. C’est même une analogie dans le cadre : dans la série, on a des forêts suédoises millénaires qui restent intactes, et on a ces machines dernier cri qui viennent abattre des arbres. Et il y a aussi cette idée de travailler avec des comédiens formidables et de développer cette étude de personnages sur cinq heures. 

D’après ce que je comprends, le livre suit un véritable fait divers. Mais vous avez choisi, avec le scénariste, de prendre vos distances avec le déroulé de l’enquête pour vous concentrer plus sur les aspects psychologiques. Est-ce que cette approche était plus intéressante sur le plan créatif ?

Assez tôt lors du développement, Oskar et moi avons décidé de changer le lieu et de ne pas utiliser le vrai nom des protagonistes de l’affaire. Il y a plusieurs raisons à cela, dont certaines qui relèvent de l’éthique : ce n’est pas comme si on parlait du président Kennedy, des gens que tout le monde connaît. Donc je ne ressentais pas le besoin de rester fidèle au livre, et cela me donnait plus de liberté sur le plan créatif : c’est même impossible de relater une seule vérité autour de faits réels, il y a toujours plusieurs versions d’une même réalité. Et c’est pour cela que je ne voulais pas une reconstitution fictive de l’affaire relatée dans le livre. Par ailleurs, ce n’est pas une série d’enquête policière à part entière, car ça ne nous intéresse pas : on ne montre pas le meurtre, ni ses préparatifs. En revanche, on montre comment quelqu’un peut en arriver à ces extrémités, et ce qui en découle. On essaie de se concentrer sur des choses plus universelles sans spéculer sur l’affaire, car entre le livre, les témoins et les différentes enquêtes sur l’affaire, il y a plusieurs versions sur la culpabilité des différents personnages. Donc on a décidé de laisser cela de côté.

Le centre de la série est la romance entre un jeune couple issu de deux familles rivales, qui habitent dans des fermes voisines. Est-ce que vous aviez déjà des noms en tête pour les interpréter ?

Je connaissais le travail de Gustav Lindh, qui joue Markus, vu qu’il est Danois et que c’est là où je vis actuellement. Je l’avais notamment vu dans le film Queen Of Hearts (inédit en France, ndr). J’ai immédiatement pensé à lui en lisant le livre, car Markus est toujours dans deux états à la fois. Il n’est jamais simplement fragile ou simplement terrifiant, il est bâti sur des contradictions. Et je savais que c’était dans les cordes de Gustav. Même chose avec Aliette Opheim, qui joue Tanja, mais je ne connaissais pas Clara (Christiansson Drake), qui joue Sanna, la plus jeune. Elle a envoyé son audition que j’ai trouvé excellente. 

Vous montrez et tournez dans des lieux vraiment reculés, et beaucoup de travail est fait sur le plan visuel pour insuffler de la claustrophobie. Est-ce que ces fermes ont été faciles à trouver lors des repérages ? 

C’est amusant, parce qu’on s’est dit qu’on allait trouver une ferme pour la famille de Markus, et celle pour la famille de Tanja, et les rapprocher ensemble à travers le montage. Mais on a trouvé deux véritables fermes côte à côte lors des repérages qui étaient parfaites ! Et il y avait pas mal de choses dans ces deux lieux qui reflétaient l’histoire qu’on essayait de raconter. Par exemple, le père de Sanna est méticuleux et obsédé par le contrôle, et la ferme qu’on a trouvé ne laisse pas d’endroit où faire évoluer des choses, tout est encadré, strict. Le terrain autour de la ferme a une nature très minimaliste. Tandis que chez la famille de Markus, elle est florissante avec beaucoup d’espèces végétales qui poussent, c’est assez romantique à voir, et ça cadre avec ce que représente le personnage.

Est-ce qu’on peut voir la série comme un western moderne, non seulement avec ces grands espaces reculés mais aussi avec des personnages adultes taciturnes, qui n’aiment pas être contredits ?

Je ne l’ai pas vu comme ça, on s’est plus inspirés des sagas de colons du XIXème siècle, comme je l’expliquais. Il y a des films comme Les Émigrants de Jan Troell (film de 1971 avec Max Von Sydow, ndr), sur la migration de suédois vers les États-Unis. Mais ce que vous dites sur la communication est vrai : même si le couple central commet un meurtre, ils n’en parlent jamais après. Harold Pinter avait ce principe d’établir le silence en tant que manière de communiquer, et je crois que cela s’applique aussi dans The Dark Heart. C’est la tragédie ultime de cette histoire : l’incapacité de ses protagonistes à se parler entre eux. Et c’est un thème majeur des épisodes suivants, dans lesquels la pression monte crescendo .

Vous avez le choix, après le succès de The Guilty, de travailler avec le système de production scandinave ou de monter à bord de projets anglophones ou internationaux, avec un film américain en préparation. Comment voyez-vous les avantages ou inconvénients de ces opportunités envers votre carrière ?

Il existe une plus grosse différence avec les films en langue anglaise, avec une plus grande sensibilité envers l’international, mais je ne m’attelle pas à faire produire ces projets en priorité. Pour moi, cela dépend vraiment du projet en lui-même. Si un projet est intéressant par son sujet et ses thèmes, qu’il soit en Suède, aux États-Unis, au Danemark ou en France, et qu’il reflète ma position en tant qu’artiste et mon développement, c’est ça qui m’attire avant tout.

Créée par Gustav Möller & Oskar Söderlund. Avec Aliette Opheim, Gustav Lindh, Clara Christiansson… Suède. 5 Épisodes x 52 minutes. Genre : Thriller. Cette série n’a pas de diffuseur français.

© Jasper Spanning.

Crédits Photo : © Jasper Spanning.

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