9-1-1
Séries

Station 19 vs 9-1-1 : vis ma vie de pompiers

Ce n’est un secret pour personne : l’uniforme fait rêver, qu’on veuille embrasser la carrière qu’il représente ou le corps qu’il couvre. Les flics, médecins, infirmiers, militaires et consorts sont légion sur le petit et le grand écrans. De fait, la surdose n’est jamais loin et voir débarquer quasi-simultanément à la télévision deux séries sur les pompiers américains pousse un peu à la comparaison. Station 19 et 9-1-1 traitent toutes deux d’un même sujet, mais chacune à sa manière et chacune avec ses travers. Pompiers jeunes, sexy et dragueurs contre pompiers âgés et détruits par trop de drames : alors, de ces deux nouveautés sérielles, laquelle sauver des flammes ?

D’un côté, Seattle, de l’autre Los Angeles. Une station familiale contre une grosse machine en pleine effervescence. Station 19 et 9-1-1 se donnent toutes les deux la mission de raconter le quotidien héroïque et chaotique des services d’urgence américains, mais la ressemblance s’arrête là. La première suit particulièrement le lieutenant Andy Herrera dans sa lutte pour devenir capitaine de son équipe et faire face à d’innombrables tensions (compétition avec un adversaire lieutenant, difficulté d’être une femme dans un milieu d’hommes). La seconde, quant à elle, s’intéresse aux trois maillons de la chaîne des first responders américains : une opératrice du 911, une policière et un groupe de pompiers. Destin privé versus portraits croisés. Si les missions des personnages sont sensiblement les mêmes, celles des deux séries divergent heureusement.

Pour décrire Station 19 (diffusée le jeudi soir sur ABC depuis le 22 mars dernier), un mot pourrait peut-être suffire : ShondaLand. Supervisée par la célèbre société de la non-moins célèbre Shonda Rhimes, Station 19 porte les marques de la série-phare de la productrice, Grey’s Anatomy. Non sans raison, puisqu’elle en est le second spin-off officiel, onze ans après Private Practice (2007-2013). La nouvelle venue partage donc avec son aînée quelques personnages (Ben Warren, interne présent dans Grey’s Anatomy depuis la saison 6, et son épouse Miranda Bailey en guest ponctuelle) mais surtout de nombreux codes narratifs. Les personnages en danger de mort imminente remplacent les cas médicaux de la semaine et les pompiers suppléent les divers médecins en blouses blanches. Mais plus que les interventions de la caserne, ce qui intéresse la showrunneuse Stacy McKee (scénariste et productrice sur Grey’s Anatomy depuis ses débuts en 2005), ce sont les histoires de coeur et de famille. Dans Station 19, on baise dans le bureau du capitaine comme Meredith Grey le faisait dans les salles de garde de l’hôpital et on pollue ses relations de secrets idiots qu’on pense inavouables. L’éternel triangle amoureux ne tarde pas à faire son apparition (dès le pilote, c’est dire), tout comme l’ambitieuse compétition pour être reconnu.e meilleur.e que son adversaire. Le discours féministe est évidemment bien présent, particulièrement via le personnage de Leslie Hope, une cheftaine revêche qui ne manque jamais d’insister sur son parcours difficile pour se faire accepter dans ce club très masculin. À travers elle et le combat de Herrera pour être reconnue capitaine, la série rappelle à qui veut l’entendre que la femme est l’égale de l’homme, voire peut lui être supérieure si on lui en donne les moyens. Bref, dans Station 19, ça couche, ça se marre, ça se met des bâtons dans les roues et ça s’engueule pour des broutilles. Des sujets déjà traités par Grey’s Anatomy et qui ont d’ailleurs fait sa gloire et celle de Shonda Rhimes. Mais nous sommes en 2018, et ce qui a pu fasciner en 2005 paraît bien redondant quinze ans plus tard.

Station 19 by Les Ecrans TerriblesStation 19 – Les gens sont beaux et les couleurs pètent dans le ShondaLand

Avant Station 19, la Fox avait dégainé début janvier 9-1-1, elle aussi portée par un producteur de renommée. Si Nip/Tuck avait déjà attiré l’attention durant les années 2000, ce sont bien les succès consécutifs de Glee et American Horror Story au début des années 2010 qui ont fait de Ryan Murphy un grand nom des séries télé. Désormais, chacune de ses créations attire l’oeil avant même leurs diffusions, drainant même de véritables stars vers le petit écran (Susan Sarandon, Jessica Lange et Catherine Zeta-Jones dans Feud : Bette & Joan, Penelope Cruz et John Travolta dans American Crime Story). Qu’un touche-à-tout à l’ambition artistique louable et à la direction d’acteur stupéfiante s’intéresse aux first responders américains avait de quoi intriguer. Avec un danger cependant : que 9-1-1 souffre, comme d’autres oeuvres du producteur avant elle, de ce que les sériephiles appellent parfois “le syndrome Ryan Murphy”. Soit un désintérêt progressif et grandissant pour l’intrigue centrale et une énorme difficulté à tenir la longueur. Glee avait souffert d’une écriture épouvantable, Nip/Tuck d’une volonté à faire toujours plus gore, et American Horror Story peine souvent à tenir ses concepts sur la durée. Pour 9-1-1, les espoirs étaient donc aussi forts que les appréhensions.

Draguer le spectateur par du glamour ou du chaos

Son approche du quotidien des secouristes est très différente de cette de Station 19. Là où la création du ShondaLand joue la carte de la légèreté, 9-1-1 lorgne ouvertement vers le drame. Pas d’histoire de coucheries ou de jalousies entre collègues cette fois-ci : Ryan Murphy et ses compères habituels (Brad Falchuk et Tim Minear) préfèrent se concentrer sur le destin de secouristes brisés par leurs vies privées et les tragédies auxquelles ils doivent faire face chaque jour. Athena Grant est une policière au fort caractère, désespérée de voir son mari ruiner leur vie de famille en faisant son coming-out. Elle intervient régulièrement avec le capitaine Bobby Nash, qui vit reclus et sombre peu à peu dans un alcoolisme latent. Abby Clark, opératrice du 911, si calme et efficace au travail, perd quant à elle les pédales à cause de sa mère, atteinte d’Alzheimer. Pas de glamourisation des secouristes : ces héros du quotidien sont aussi bousillés par la vie que ceux qu’ils tentent de sauver. Des hommes et des femmes aux parcours complexes et dont les rares moments de joie, à l’image du sauvetage d’un employé de station service pris au piège d’une Wash and Dry automatique, sont salutaires.

911 by Les Ecrans Terribles9-1-1 – Peter Krause (au centre), quand la part d’ombre gagne du terrain

Plus sérieuse, donc, mais parfois un brin plombante, 9-1-1 se veut aussi spectaculaire. Là où Station 19 se concentre très principalement – durant les 5 épisodes déjà diffusés – sur tous les feux possibles et imaginables (maisons, immeubles, voies publiques etc.), la création de Ryan Murphy ouvre son champ d’action à bien plus de catastrophes. Accidents de grands huits, suicides, agressions, meurtres, et là, en milieu de saison, un crash d’avion dans l’océan. Les interventions sont nombreuses, diverses, exaltantes et toujours dangereuses. L’héroïsme des secouristes est d’autant plus louable et fascinant que les personnages sont, eux, complètement bousillés. Très vite identifiables, ce sont ces héros qui portent 9-1-1 et la rendent un peu plus intéressante qu’une simple série sur les pompiers. Car en dix épisodes, ils parviennent déjà à s’éloigner des archétypes auxquels on aurait été tenté de les restreindre. La grande gueule d’Athena (Angela Bassett, d’American Horror Story) dissimule habilement son impuissance face à ce mari qui s’éloigne. La réserve et la sécheresse de Bobby (Peter Krause, inoubliable Nate Fisher de Six Feet Under) cachent une solitude que ses collèguent ne s’expliquent pas. À trop aider les autres, Abby (Connie Britton de Friday Night Lights) en oublie d’exister par elle-même. Chaque épisode dessine le contour de ces âmes brisées qui ne parviennent à rester debout que portées par leurs pairs et l’effervescence sans fin de leur mission.

Si notre préférence va, vous l’aurez aisément compris, à la nouvelle production de Ryan Murphy, ni Station 19 ni 9-1-1 ne fait figure de réussite incontournable ou de fiasco incommensurable. La comédie dramatique de ShondaLand se suit sans déplaisir, tant ses ingrédients sont connus et nous plongent immédiatement dans une familiarité rassurante. Devant Station 19, peu de mauvaises surprises, même si l’on doute de sa faculté à nous briser le coeur comme Grey’s Anatomy a su très rapidement le faire (Denny Duquette, George O’Malley, on ne s’en est toujours pas remis). Les personnages sont jeunes – 30 ans en moyenne – et sexy, le rouge des camions et le jaune des uniformes flashent et marquent les rétines. Station 19, c’est le terrain connu et les codes reconnus d’un divertissement efficace mais rapidement oublié, bien moins ambitieux sur les plans narratifs ou esthétiques que ne peuvent l’être d’autres productions maison comme How to Get Away With Murder. En face, 9-1-1 joue davantage la carte de l’austérité visuelle. Les couleurs sont plus sombres, plus ternes, plus inquiétantes. Nous sommes dans le Ryan-Murphy-Land, l’étrangeté et l’over-the-top-isation des intrigues n’est jamais loin. À sa manière, Murphy racole aussi. Parce qu’on le sait, 9-1-1 ira toujours plus loin dans ses interventions, dans les drames. Jusqu’à probablement en faire trop, comme ça a été le cas de Nip/Tuck il y a quinze ans et comme c’est encore souvent le cas dans American Horror Story. Les séries Station 19 et 9-1-1 n’en restent pas moins des divertissements efficaces chacune à leur manière, même si les élans romantiques des pompiers de Seattle ne trouvent guère d’intérêt à nos yeux. De quoi bingewatcher une partie de son été, en somme. Station 19 et 9-1-1 parviendront-elles pour autant à prendre la place laissée vacante par les références Chicago Fire, New York 911 et Rescue Me ? On a quelques doutes.

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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