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Tout ce qu’il me reste de la révolution… Un mythe ?

Premier long métrage de Judith Davies, Tout ce qu’il me reste de la révolution retrace avec humour les tribulations de l’ère post-68.

Enfant, Angèle a fait le vœu de devenir urbaniste « pour avoir des idées pour améliorer le quotidien des gens et les appliquer concrètement dans la réalité. » A trente ans, la jeune femme n’a rien perdu de sa fougue militante. La mise en application de ses idéaux s’avère en revanche plus complexe. Biberonnée aux Chœurs de l’Armée rouge, Angèle se débat pour rester fidèle à l’héritage soixante-huitard de ses parents. Car sa plus grande tragédie est d’être « née trop tard », dans une société qui a remplacé les barricades par des espaces de coworking.

Judith Davis dépeint avec humour les tentatives de son personnage, dont elle se fait l’interprète, pour mettre en pratique ses idées révolutionnaires. Comment concilier sa vie familiale et amoureuse avec sa soif d’indépendance ? Entre une sœur qui s’est « vendue » au monde de l’entreprise, une mère qui a abandonné sa famille en même temps que son combat politique du jour au lendemain, Angèle s’acharne à inventer une façon juste de « vivre ensemble ». Groupes de parole dans une école primaire, dessins de doigts d’honneur sur les vitrines des banques… les moyens pour y parvenir sont parfois naïfs, toujours drolatiques. Et cette candeur, Davies la dose avec habilité, laissant infuser au travers de sketchs parfois absurdes l’amertume du monde actuel. Au-delà de son aspect feel good movie, Tout ce qu’il me reste… n’en est pas moins un portrait à charge de la Start-up Nation, au sein de laquelle le travail est décrit comme nécessairement aliénant ou précaire. Sans tomber dans la moralisation ou le cynisme pour autant, la réalisatrice parvient, grâce à la comédie, à passer d’un registre à l’autre, sans que son propos ne soit absorbé par le dramatique ou le grotesque.

Cette finesse de l’écriture réapparaît dans le jeu des personnages qui se déplacent face à la caméra comme sur une scène de théâtre. La relation entre Tout ce qu’il me reste… et le spectacle éponyme créé en 2008 par la compagnie de Judith Davies, l’Avantage, est palpable. La plupart des acteurs ont d’ailleurs participé aux deux projets. Mais la plus grande filiation reste celle de l’héritage générationnel. Et du mythe qui l’accompagne. Personnage anachronique, Angèle défend des idéaux empruntés à un autre âge. Déterminée à poursuivre le combat d’une mère qui s’est défilée, elle s’enferme dans une vision fantasmée du militantisme des années soixante. Ce sont deux fables qui s’opposent, celle d’une époque engagée et progressiste face à la décadence capitaliste et son absence de sens. Avec tendresse, Davies évoque l’errance de ces personnages qui, parfois caricaturaux, souffrent cependant de ne coller ni à l’une ni à l’autre. Pris entre des impératifs nécessairement contradictoires et aliénants, ils devront s’inventer eux-mêmes plutôt que se reposer sur des programmes chimériques. Une tension mise en scène avec justesse qui peut nous faire regretter une résolution quelque peu expéditive.

Réalisé par Judith Davies. Avec Judith Davies, Malik Zidi, Claire Dumas… France. 1h28. Genre : Comédie. Distributeur : UFO Distribution. Sortie le 6 février 2019. 

 

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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