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Ulysse et Mona, malheureux qui comme les pierres

Le film avec Eric Cantona est devenu un genre en soi, souvent garant d’une gravité sur la forme comme sur le fond, tant Canto semble avoir à cœur de ne pas paraître superficiel. Dans Ulysse et Mona de Sébastien Betbeder, il continue de caver le sillon de l’artiste torturé et dépressif, qui semble être l’unique argument d’une oeuvre qui reste pourtant bien creuse.

S’il existe un bingo du film d’auteur sérieux, Ulysse et Mona en décroche la timbale. En effet, Cantona y incarne un artiste vieillissant, égomaniaque, solitaire et dépressif que l’intrusion d’une fan énamourée, étudiante aux Beaux-Arts (Manal Issa, lunaire), et l’annonce d’une maladie grave vont conduire au questionnement existentiel. Il entame alors un chemin de croix auprès des proches qu’il a abandonnés ou déçus afin d’implorer leur pardon. Mais sans la moindre remise en question de sa part. Le seul fait d’être condamné constituant manifestement un argument d’autorité imparable pour racheter ses fautes et convoquer ceux qu’il a trahis pour l’accompagner dans son dernier voyage.

Si la figure de l’anti-héros masculin plus ou moins toxique n’est pas dénuée d’intérêt, à défaut d’être originale, il demeure une vraie frustration du manque d’évolution psychologique de ce dernier. Toute la responsabilité des réparations émotionnelles revenant en effet à Mona, qui se donne sans retenue, comme un papillon inconscient du risque de se brûler les ailes dans les relations à sens unique. On relève une tentative de créer de la légèreté et de la hauteur via le personnage d’un petit garçon, voisin d’Ulysse, à la répartie piquante (quoiqu’un peu empruntée), et obsédé par l’arrivée imminente des extra-terrestres. Mais faute de réel développement, cet embryon d’histoire reste artificiel et ne parvient pas à élever le film qui paraît bien complaisant.

Ulysse et Mona © Sophie Dulac Distribution

Gravitas always Gravitas

Par ailleurs, on déplore un rythme mal maîtrisé et un récit qui s’enlise dans des poncifs éculés. Mona souhaite en effet apprendre à être artiste en devenant l’assistante de ce grand génie, qui fut un jour pertinent avant de se couper du monde sans plus rien produire, comme JD Salinger, Sean Connery et sans doute d’autres avant eux. Il est regrettable cependant de ne pas dépasser des dynamiques archaïques dans la relation entre le maître et l’élève, ou en l’occurrence le maître et l’assistante. Ulysse rejette d’abord Mona puis finit par céder à la condition qu’il puisse fixer des règles indiscutables. Ce à quoi Mona consent, trop honorée pour remettre en question l’asymétrie de la relation.

On peine à ne pas faire le parallèle entre l’instrumentalisation de Mona par Ulysse avec celle de Manal Issa par Betbeder, tant celle-ci semble mal à l’aise dans ce carcan. D’autant plus qu’elle se révèle être l’agent quasi systématique des réparations entre Ulysse et ses proches blessés par son comportement passé, sans que lui ne prouve réellement qu’il aspire au changement par ses actions. Il est simplement affecté et affaibli par le choc de la maladie. Néanmoins l’histoire est construite de telle sorte qu’on se sente obligés de s’identifier avec lui. Mais malheureusement il faut plus qu’un cancer pour forcer à l’empathie. Le film est comme prisonnier d’un cadre étriqué qui l’empêche de se déployer et, à l’image d’Ulysse, reste trop centré sur lui-même et trahit une certaine immaturité dans les obsessions de son auteur. Même la musique, branchée mais sans entrain, est à l’image de cette apathie généralisée et sans réel engagement.

A l’aune de questionnements nouveaux sur la création, la place de l’artiste et des femmes artistes, Ulysse et Mona est malheureusement un essai sans panache ni modernité que sa gravité ne sauve pas.

Ulysse et Mona. Ecrit et réalisé par Sébastien Betbeder. Avec Manal Issa, Eric Cantona, Mathis Romani. Drame. 2019. France. 1h22. Distributeur :  Sophie Dulac Distribution. Sortie : 30 janvier 2019. 

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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