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Vivarium et The Art of Self-Defense : Savoir choisir est une leçon de (sur)vie

Le choix est-il le critère de la liberté ? Vous avez 4h. Ou plutôt, 3h35, soit le temps qu’il faut pour la double-séance composée de Vivarium (Lorcan Finnegan, 2019) et The Art of Self-Defense (Riley Stearns, 2019). 

Les deux films aperçus au génial L’Étrange Festival (qui a décerné son Grand prix Nouveau Genre à Vivarium) peuvent en effet être vus l’un après l’autre car ils donnent tous les deux à réfléchir sur le choix. De plus, ils ont en commun les deux mêmes acteurs principaux, Imogen Poots et Jesse Eisenberg, qui dans les deux cas vont être durement confrontés au fait que toute action à des conséquences. Qu’importe l’ordre dans lesquels vous les regarderez, chacun traite cette idée dans un contexte et dans un genre bien différent. 

VIVARIUM

Il est une règle tacite chez tous les amateurs de la vie en général mais aussi d’images animées : spoiler est interdit. Tout manquement à cette règle est passible de lourdes peines allant de la prison au changement de mot de passe Netflix sans en être informé. Si l’on peut déplorer que certaines critiques ne semblent écrites que pour celles et ceux qui ont déjà vu le film, il est toujours préférable de laisser aux futurs spectateurs.trices le plaisir de la découverte. Je fais partie de ces chanceux qui sont allés voir Le Sixième Sens sans rien savoir de la fin. Ce film fait partie de cette mouvance née dans la deuxième moitié des années 90 (avec entre autres The Usual Suspect et Memento) des oeuvres à twist, comprendre, une fin-de-ouf-qui-te-fait-repenser-toute-l’histoire-et-qu’il-ne-faut-surtout pas-dévoiler ! Vivarium à l’inverse crée son propre club, celui des films dont on ne peut certes pas raconter la fin, mais dont il est aussi très déconseillé d’évoquer le début ! Ou si peu, sous peine de gâcher la surprise aux futurs spectateurs. 

Vivarium © The Joker Films / Fantastic Films / Frakas Productions / Pingpong Film

Bienvenue à Wisteria Lane

Dès les premières images, on sent que quelque chose ne va pas, mais quoi ? Et ce n’est pas la découverte de la petite ville de banlieue américaine où se déroule l’histoire qui vient apaiser cette atmosphère anxiogène. Ce décor propret en apparence est pratiquement devenu un genre cinématographique en soi et peut être le théâtre de bien des vices. Allez je vais quand même vous en dire un chouïa plus sans rien divulguer d’important : c’est l’histoire d’un jeune couple à la recherche d’un logement, qui ne choisit peut-être pas la meilleure agence immobilière. N’insistez pas vous n’en saurez pas plus ! L’une des nombreuses bonnes idées du cinéaste consiste à nous accueillir dans un lieu que l’on croit avoir appréhendé depuis des années de ciné/sériephilie, pour mieux le réinventer en nous plongeant dans son fantasme. 

Bon fond et mauvaise foi

Certains râleurs comparent déjà Vivarium à un épisode de moyenne facture de Black Mirror ou de la 4e dimension. Si l’on est en effet dans le registre du fantastique, cette critique utilisée pour enlever au film sa dimension cinématographique est aussi injuste qu’inexact. Déjà parce qu’il est devenu risqué d’argumenter sur la prétendue supériorité du cinéma par-rapport aux séries. Paradoxalement, alors qu’elles n’ont jamais été aussi populaires, elles deviennent facilement une comparaison désavantageuse en cas de mauvaise foi. Ensuite, voir ce film plongé dans une grande salle noire, avec un écran géant qui augmente l’ampleur des décors rend cette expérience indéniablement cinématographique. Expérience que l’on devine d’ailleurs jouissive pour son réalisateur, qui s’est amusé à élever le genre en construisant un thriller novateur et effroyable, nous laissant même respirer de temps en temps (trop sympa). Pour ce qui n’est que son second long (le premier n’ayant d’ailleurs servi que de caution pour avoir le champ libre pour celui-ci), il nous incite indirectement à faire preuve de plus de flair que ses personnages et à donner plus d’importance à notre instinct. 

L’instinct est une pulsion rigide qui ne se remet pas en question. Suivre cette pulsion nous confronte alors à de nouveaux choix et influe sur notre chance. Si l’on retrouve ces notions dans The Art of Self-Defense, c’est dans un tout autre registre, celui de la comédie dramatique. Une comédie féroce et noire, dans laquelle on rit de bon coeur devant des situations cruelles. On y retrouve un Jesse Eisenberg plus identifiable, dans un rôle qui lui va comme une ceinture jaune. Celui de Casey, un trentenaire angoissé mais rassuré par le confort d’un quotidien répétitif et solitaire. Son quotidien de comptable d’une entreprise quelconque est tout à fait banal, il a des collègues qui le méprisent, quand ils le remarquent -, un brave patron et ne semble satisfait qu’au moment de rentrer à la maison pour retrouver son fidèle chien. Quand cet équilibre qu’il n’avait pourtant jamais envisagé de remettre en question est chamboulé par un événement traumatisant, il décide de se protéger des futurs dangers en apprenant, vous l’aurez compris, les principes de l’auto-défense. 

The Art of Self-Defense© D.R.

Alpha siempre

À l’époque où l’on essaie de détricoter une bonne partie de ce qui a été mis en place pour imposer la domination masculine et la toxicité qui peut en découler, le film entend démystifier cette position en prouvant que ce statut ne tient finalement pas à grand chose et qu’il s’obtient aussi rapidement qu’il se perd. Alors que l’on voit un personnage confronté de nouveau à la question du choix, le sien se porte sur un club de karaté masculiniste dirigé par un personnage charismatique et spirituel, Sensei (Alessandro Nivola). Vaguement inquiétant, ce dernier va lui apporter un enseignement qui dépasse largement sa discipline. Aidé par Imogen Poots, seule présence féminine qui fait preuve de caractère dans cet univers viril, l’élève se révèle doué et commence à organiser toute sa vie autour à sa nouvelle passion. Dans cette antichambre légèrement absurde du Fight Club, il tente de devenir quelqu’un d’autre en se débarrassant peu à peu des règles avec lesquelles il a dû composer jusque-là. 

La narration prend son temps mais ne manque pas de rythme dans ces décors pourtant volontairement spartiates, comme pour illustrer le sentiment de perdition de Casey, entre sa nature profonde et les principes inculqués par Sensei. Quoi qu’il en soit, l’humour grinçant distillé tout au long du film s’applique à ridiculiser ces préceptes dont la leçon principale devrait d’ailleurs être : l’important n’est pas la force mais ce que l’on en fait. Au premier coup d’oeil, cela peut ressembler, j’en conviens, à une énième pépite indé façonnée pour les festivals, comme les États-Unis savent en produire à la pelle. Mais si aucune date de sortie n’est encore annoncée en France, on espère qu’un distributeur aura la bonne idée de le mettre rapidement dans son panier. Il serait dommage de se priver d’un film comme on en n’en fait plus assez aujourd’hui. Un film simple dans le bon sens du terme, qui respecte son ambition de départ, qui sait doser son cynisme et traiter un sujet de fond, actuel, sans se regarder parler. 

Tout cela ne nous dit pas si l’on est plus libres quand on a le choix. Si le cinéma doit apporter des éléments ce ne sera sûrement pas des réponses, mais encore plus de questions. Qu’importe, ces deux films ont au moins le bon goût de nous accrocher devant un grand écran pour nous donner des clés sans nous faire la leçon. Un dernier conseil, si vous êtes en recherche d’un nouveau logement et que vous n’écoutez pas votre instinct, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenu.es !

En Une : Vivarium © The Joker Films / Fantastic Films / Frakas Productions / Pingpong Film

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