Wardi by Les Ecrans Terribles
Films

Wardi : derrière l’horreur, trouver la poésie

Comment raconter à des enfants l’horreur de la Nakba, qui a vu des centaines de milliers de Palestiniens chassés de chez eux durant la guerre avec Israël ? Wardi, le premier film entre stop-motion et animation 2D du Norvégien Mats Grorud, semble avoir trouvé le ton juste.

En deux ans, entre 1947 et 1949, 800.000 Palestiniens ont fui les conflits ou ont été forcés de quitter leurs terres et leurs maisons au lendemain de la création de l’État d’Israël. Cet exil à bouts de fusil s’est vu attribué un nom : la Nakba, « la Catastrophe ». Pour beaucoup de ces réfugiés, cette situation ne pouvait qu’être temporaire. Une solution allait forcément être trouvée. Soixante-dix ans plus tard, ils sont des millions de Palestiniens à vivre, ou plutôt à survivre, dans des camps établis en Jordanie, en Cisjordanie ou encore au Liban. Ils n’ont pas de place, pas de droits, de protection juridique, ni même suffisamment de nourriture. Et le temps passant, certains d’entre eux en oublient même ce qui les a menés jusqu’ici.

Mats Grorud, lui, est né en Norvège. A priori, rien ne le portait à s’intéresser à la Nakba. Enfant, quand sa mère est partie travailler comme infirmière dans des camps du Liban, il écoutait les témoignages, regardait les photos qu’elle en ramenait. Marqué par cette expérience, il y est parti plus tard à son tour, enseigner l’anglais au camp de Bourj El-Barajneh. C’est là qu’il a rencontré de nombreux réfugiés palestiniens, dont il a écouté les histoires, ressenti les douleurs, partagé les frustrations. Toutes ces rencontres l’ont nourri, lui, et ont nourri ce premier film animé. Wardi nous place une heure et demi durant dans les chaussures de la jeune fille de onze ans qui donne son nom au film, et nous rend témoin de ce qui sera probablement la journée la plus importante, sinon de sa vie, au moins de son enfance. Très proche de son arrière-grand-père Sidi, Wardi voit bien que son état se dégrade mais ne comprend pas sa détresse. Sidi, lui, ne comprend pas qu’à l’école, personne n’apprenne à la jeune fille et ses camarades leur histoire. Celle d’un peuple chassé de chez lui par une armée intransigeante sept décennies plus tôt, et qui croupit dans un camp vétuste sans espoir d’en sortir. En une journée, grâce à sa famille et aux autres gens qu’elle côtoie chaque jour (mais auxquels elle ne s’était jamais vraiment intéressée), Wardi en apprendra plus sur son passé de Palestinienne réfugiée.

Wardi by Les Ecrans Terribles
© Foliascope / Les Contes Modernes

Parler d’un conflit aussi complexe que celui opposant l’État d’Israël à la Palestine n’est pas chose aisée. Intéresser les enfants à ce sujet l’est encore moins. Avec Wardi, Mats Grorud semble avoir fait les bons choix. En particulier celui de laisser les tenants et les aboutissants politiques aux cours d’histoires des lycées européens. Des raisons de la création de l’État d’Israël, de la naissance de la guerre, de la relation tendue entre les deux peuples, nous ne saurons pas grand-chose. Loin de vouloir assommer son spectateur d’informations factuelles, Grorud préfère s’attacher au ressenti d’un peuple, à ce qu’il a vécu dans sa chair lorsqu’il a été chassé de chez lui (et durant les soixante-dix ans qui ont suivi). Dans la sœur, l’arrière-grand-père et les cousins de Wardi, ce sont les parcours de tous ces réfugiés que le réalisateur a croisés à Bourj El-Barajneh qui se retrouvent mis en lumière. Dans leur colère, leur désillusion, leurs angoisses, il y a celles de tout un peuple malmené par l’histoire, qui a un beau jour de 1948 perdu sa maison, mais aussi et surtout son identité. Désormais, ils n’ont et ne sont plus rien, et le film n’hésite pas à faire frissonner à coups de phrases aussi puissantes que « On dit que chaque révolution demande des sacrifices, mais on n’a jamais rien eu en retour » ou « il aurait mieux fallu qu’on crève tous ».

À la manière d’un Persepolis il y a douze ans – qui voyait une petite fille apprendre l’histoire de son pays (l’Iran) auprès de ses parents -, Wardi double son animation à destination du jeune public d’un beau travail de mémoire. Car si chaque nouvelle génération de réfugiés palestinien s’éloigne un peu plus de son histoire (plus la taille des camps grandit, plus les souvenirs s’estompent), celle-ci est encore plus méconnue des Occidentaux, pour qui, soyons honnêtes, les réfugiés restent une masse humaine qu’il est plus facile d’ignorer que d’aider. En racontant les histoires personnelles de plusieurs d’entre eux (certains nés avant la Nakba, d’autres n’ayant vécu que dans des camps), Wardi offre à voir un éventail d’errances et de douleurs, agrémenté d’un véritable sens de la poésie. Et c’est bien là sa principale force : réussir à faire exister au sein d’un même récit la cruauté d’une guerre sanguinaire et la naïveté de l’enfance, celle qui pousse une jeune fille de onze ans à rechercher l’espoir que son ancêtre a perdu comme s’il s’agissait d’un trousseau de clefs. Pour son authenticité, ses personnages bousillés par leur situation et son héroïne au grand cœur qui ne l’est pas encore, ce Wardi terriblement humain mérite toute votre attention.

Wardi, de Mats Grorud. Travail de mémoire animé. Norvège. Durée : 1h20. Distributeur : Jour2Fête. Sortie le 27 février 2019.

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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