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We The Animals : Dessine-moi tes maux

S’il n’est pas sans rappeler Les Bêtes du Sud Sauvage (2012) ou plus récemment The Florida Project (2017), We The Animals restitue magistralement la magie, la beauté et l’énergie de l’enfance. Inspiré du roman semi-autobiographique de Justin Torres, We The Animals est un film d’apprentissage, entre poésie et brutalité, aussi délicat que réussi.

Jonah (Evan Rosado) est le cadet d’une fratrie de trois jeunes garçons impétueux et épris de liberté. De milieu modeste, ils vivent à l’écart de la ville avec leurs parents qui s’aiment d’un amour passionnel, violent et imprévisible. Souvent livrés à eux-mêmes, les frères aînés de Jonah grandissent en reproduisant le comportement de leur père alors que Jonah se découvre progressivement une identité différente… We The Animals relate les péripéties d’une famille américano portoricaine qui vivote difficilement dans une bicoque entourée d’une forêt dense au Nord de l’Etat de New York dans les années 1980.

La soif de découvrir le monde et la vie, perceptibles dès les premières images du film chez les trois frères, est rapidement entachée par le lien de plus en plus fragile entre leurs (trop) jeunes parents. Entre une mère aimante, mais dépassée, qui travaille de nuit dans une usine, et un père instable et violent gardien de nuit, la fratrie se retrouve la majeure partie du temps livrée à elle-même. Face aux drames adultes, et notamment aux drames des parents, comment grandir et se construire ? C’est cette sensation déchirante que dépeint le documentariste Jeremiah Zagar dans ce premier long métrage de fiction.

Loin d’être un énième drame familial et social, We The Animals transcende par sa mise en scène, qui flirte à plusieurs reprises avec le fantastique. Les scènes de vie se suivent, tantôt joyeuses, tantôt violentes. Il en va de même pour la vie conjugale des parents, oscillant entre câlins et coups. La caméra, toujours à la hauteur de Jonah, capture ces instants… Et ces secrets. Pour fuir cette violence, Jonah matérialise ses émotions dans un carnet, dans lequel il écrit et réalise des dessins qui s’animent à l’écran. Certaines séquences nouent véritablement la gorge, et l’empathie se décuple au fil du film pour ce petit bonhomme qui découvre peu à peu qui il est et compose dans un même temps avec un contexte familial lourd. Témoin muet de la relation complexe de ses parents, et parfois malmené par ses frères, Jonah extériorise ses maux en dessinant, laissant transparaître son dépassement face à ce qu’il vit.  

Onirique et entremêlant habillements scènes clefs et ellipses en 16mm, We The Animals happe le spectateur. Un enchantement dû aussi au jeune non professionnel Evan Rosado et son interprétation magnétique. Habillement dirigé, il a l’assurance d’un pro face à une caméra qui ne le lâche pas d’un pouce. Raul Castillo et Sheila Vand, qui incarnent les parents, sont tout aussi épatants dans les traits d’un couple troublant et imprévisible. Produit avec peu de moyens, We The Animals peut se vanter d’avoir malgré tout une réelle patte. On remercie également le réalisateur de ne juger à aucun moment ses personnages, puisqu’il choisit – en prenant le point de vue de Jonah – de placer le spectateur à sa juste place : celui d’observateur. Il laisse chacun se faire un avis, ce qui est plaisant et évite de tomber dans le mélo, tandis que le jeune garçon et ses relations se transforment sous nos yeux. We The Animals nous renvoie durement à l’enfance, avec toute sa violence comme sa joie, et le fait que cette période détermine les adultes que nous serons/sommes par la suite. Les jeux perpétuels des garçons sont, quand à eux, là pour nous rappeler la puissance de la fraternité et de l’imagination. Un film fragile et poétique aux allures introspectives qui donne à réfléchir.

Réalisé par Jeremiah Zagar. Avec Raul Castillo, Sheila Vand, Evan Rosado… Etats-Unis. 01h34. Genre : Drame. Distributeur : LFR Films. Sortie le 13 Mars 2019.

 

Crédits Photo : © D. R.

Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs et au groupe The Clash, entres autres.

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