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Cannes 2019

Angle mort : « Zombi Child », hashtag malaise

Incompréhension totale. Voilà comment on serait tentés de résumer en deux mots l’expérience de la première de Zombi Child à la Quinzaine des Réalisateurs.

Bertrand Bonello prend la parole avant la projection pour remercier les institutions qui ont aidé à financer son film. Le CNC, France Télévision, Canal Plus – qui a bien changé mais qui reste selon lui un symbole suffisamment important pour être cité – mais aussi les Sofica, les institutions bancaires privées spécialisées dans le financement des longs métrages. Quelle étrange entrée en matière. On n’entendra pas un mot sur les raisons viscérales qui l’ont poussé à faire ce film. Co-producteur du projet, il affirmera par contre avoir apprécié la liberté d’avoir pu le faire. Avec des subventions confortables, c’est sûr qu’on doit se sentir tout à fait libre. Même si ça demande forcément un minimum d’effort pour les obtenir.

Difficile d’effacer cette allocution alors qu’on tente d’entrer dans le film. Et de fait, on ne parviendra jamais à adhérer à cet objet étrange et dérangeant (and not in a good way) qui paraît lui-même en proie à de nombreux doutes existentiels.

Vaudou, littérature et Damso

Quelle est la trame de Zombi Child ? Difficile à dire. On découvre un homme victime de zombification dans les années 1960 en Haïti. En parallèle, une jeune fille pensionnaire dans un établissement scolaire destiné aux héritiers de la Légion d’Honneur se lie d’amitié avec une Haïtienne qu’elle tente de faire intégrer dans sa sororité de littérature contemporaine. Sororité au sein de laquelle elle partage avec ses camarades une passion pour le rappeur Damso. Même si la chose qui occupe principalement son esprit, c’est son amour pour un mystérieux jeune homme à la chevelure soyeuse qui finira par lui briser le coeur. Ce qui la conduira à s’intéresser au vaudou pratiqué par la tante de sa camarade.

Vous n’avez rien compris ? C’est normal. Si Bonello est un cinéaste dont l’éclat intellectuel est indéniable, on aimerait que cela transparaisse moins à l’écran comme étant la finalité d’un film qui se parle beaucoup à lui-même. Comme ce prof d’histoire qui rappelle à ses élèves d’élite que la France, c’est la révolution, qu’elle n’a peut-être pas toujours été à la hauteur mais qu’elle reste exemplaire dans son ADN. Enfin bon, on n’a peut-être pas compris où il voulait en venir après cinq minutes de monologue digne du Collège de France. Si ça se trouve ce n’était pas aussi réactionnaire, qui sait…

Les jeunes d’aujourd’hui

Bonello semble se poser plein de questions sur les jeunes filles modernes, mais des jeunes filles qui parlent comme Madame de Sévigné en dissertant sur le sexisme de Damso et utilisent le moteur de recherche Qwant. Ces jeunes filles en fleurs (séchées) semblent nées de l’imagination d’un prof agrégé sorti de Normale Sup qui se demanderait ce que font “les jeunes d’aujourd’hui” pendant leur temps libre. Apparemment, des selfies et des réunions secrètes de littérature contemporaine. Vous n’étiez pas au courant? Apprenez à vivre avec votre temps! Beaucoup de questions semblent aussi tarauder le réalisateur de Saint Laurent sur l’identité noire en général, et la culture haïtienne en particulier. Mais on avoue ne tout simplement pas saisir l’intérêt d’appuyer la démarche en mettant en compétition les traumatismes de la dictature, du tremblement de terre et de la traite négrière ainsi que le vaudou et les mythes zombi (qui sont a priori deux choses distinctes, mais on n’a pas lu le Que sais-je? sur le sujet) avec les peines de coeurs d’une “blanche en bonne santé” qui n’a pas envie qu’on la fasse culpabiliser et qui ne conçoit pas qu’on puisse lui dire non.

Alors qu’on parlait le matin même de quota d’inclusivité dans le cinéma lors de la conférence 50/50, la réalisatrice Alice Diop faisait remarquer qu’elle trouvait lassant et décourageant qu’on en soit encore réduit à mettre en avant l’identité noire des réalisateurs ou réalisatrices (en évoquant Ladj Ly ou Mati Diop notamment) comme preuve d’une volonté de moderniser le cinéma et ses institutions. Elle avouait rêver d’un jour où cela constituerait un non-évènement. Mais force est de constater qu’on n’en est pas encore là et, qu’en attendant, un certain nombre de réalisateurs blancs obsédés par les questions raciales au sens large peuvent compter sur le soutien des subventions publiques pour financer leurs films, mais ne semblent pas tout à fait conscients de l’angle mort inhérent à leur point de vue.

Au vu de la standing ovation dans la salle remplie de professionnels, de l’équipe et de nos confrères de la presse, on veut bien croire qu’on n’a pas senti le truc. Mais comme dirait la collègue de Monica dans l’épisode 3 de la première saison de Friends, quand tous ses amis adorent son nouveau mec mais qu’elle-même ne sent pas le truc : “Chérie, il faut toujours sentir le truc “. En ce qui nous concerne, faute de sentir le truc, on va donc passer au suivant. Thank you, next comme disent les jeunes.

Zombi Child. Un film de Betrand Bonello. Avec Wislanda Louimat, Louise Labeque, Adilé David… Distribution : Ad Vitam. durée : 1h43. Sélection : Cannes / Quinzaine des réalisateurs. Sortie : 12 juin 2019.
Photo en Une : Louise Labeque, Wislanda Louimat. Copyright Playtime.


Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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