Cannes 2021,  Documentaire

Vedette : L’âme animale

Une vache a-t-elle suffisamment de caractère pour devenir un personnage de film ? Claudine Bories et Patrice Chagnard répondent par l’affirmative et mettent à mal les idées préconçues sur l’agriculture et la pensée animale le temps d’un documentaire profondément attachant.

Au XVIIe siècle, René Descartes a fait grand bruit en comparant les animaux à des automates perfectionnés dans son Discours de la méthode. Selon lui, l’animal ne serait pas un être vivant, mais bien une machine créée par Dieu totalement dépourvue d’âme. S’il nous paraît aberrant de prêter la moindre crédibilité à cette possibilité en 2021, force est de constater qu’elle a impactée à sa manière notre société de consommation. Après tout, si l’animal ne pense pas et ne ressent ni peur, ni douleur… On peut en disposer comme bon nous semble. Le faire grandir et grossir, l’abattre puis le manger. Sans équivoque, il est plutôt arrangeant de penser qu’un poulet, un mouton ou une vache n’a pas la moindre émotion.

Cela fait déjà plusieurs années que Claudine Bories et Patrice Chagnard, réalisateurs de documentaires aux thématiques sociales fortes, s’intéressent au rapport de l’homme à la nature. La théorie de l’animal-machine, ils la connaissent et la rejettent. Vedette est là pour en attester. Pour les cinéastes, la crise écologique traversée par l’humanité est un désastre annonciateur de changements drastiques. Des changements nécessaires pour que la planète retrouve un équilibre perdu depuis bien trop longtemps. Et pour cela, il faut que l’homme arrête de vouloir dompter, sacrifier et commercialiser tout ce qui ne lui ressemble pas. 

De reine à movie-star

C’est lors d’un voyage dans les Alpes suisses que les réalisateurs ont découvert les vaches d’Hérens. Une race noble et combative qui vit selon ses propres règles. Dans cette belle région, les éleveurs n’exploitent et ne dominent pas leurs animaux : ils vivent avec, les respectent et partagent même leur pain avec eux. Jusqu’à présent, Claudine Bories et Patrice Chagnard filmaient les invisibles de notre société : les demandeurs d’asiles, les chercheurs d’emploi, les prisonniers… Cette année, leur héroïne a des sabots. Vedette est la reine de son troupeau. Elle a gagné au cours de sa vie suffisamment de combats contre ses congénères pour affirmer ce statut. Mais la vache a vieilli désormais, et ses rivales se révèlent plus fortes qu’elle. La sentant contrariée, ses éleveuses Elise et Nicole décident de la sortir du troupeau et de la confier, le temps d’un été, aux deux réalisateurs. Un cadeau inespéré : le film en cours de tournage vient de trouver sa star… et quelle star !

Au contact de Vedette, les deux réalisateurs, qu’on n’a pas l’habitude de voir à l’image, font preuve d’une tendresse et d’une bienveillance absolues. Le film, lui, s’éloigne de la chronique paysanne, change de trajectoire et se fait le témoin d’une expérience intime hors du commun. Celle d’une rencontre émouvante entre l’humain et l’animal. Un animal auquel on ne prête habituellement pas une forte personnalité (une vache, ça broute et ça regarde passer les trains) et qu’on envoie à l’abattoir sans sourciller. Vedette, elle, se révèle rapidement désarmante. D’abord récalcitrante et peu communicante ; puis joviale et affectueuse. Une belle progression pour un fort caractère. La vache sait séduire autant qu’elle sait faire la gueule. Elle peut se planquer autant qu’elle aime se montrer. À elle seule, Vedette malmène les préconceptions que l’on peut avoir des bovidés et remet en perspective notre besoin constant d’asservir ou de tuer tout ce qui est vivant autour de nous.

Le film nous rend témoins d’un moment magique à la grâce infinie, où des êtres qui n’ont rien en commun et ne peuvent que difficilement communiquer, se jaugent et s’observent avant de s’accorder finalement leur confiance respective. Vedette est un portrait aux multiples facettes d’une région, du métier d’agriculteur, d’un animal majestueux, et de l’humanité tout simplement. De notre manière de concevoir la vie animale et de nous situer par rapport à elle. Une vache a-t-elle le potentiel de devenir un beau personnage de film ? Les réalisateurs ne laissent pas de doute sur la réponse. À travers un documentaire précieux, lumineux et profondément attachant, Claudine Bories et Patrice Chagnard nous font réfléchir à la place de l’Homme dans le monde en nous présentant la plus belle des héroïnes. Une vedette à cornes qu’on aurait adoré voir fouler le tapis rouge du Festival de Cannes cette semaine. 

Réalisé par Claudine Bories & Patrice Chagnard. France. 01h40. Genre : Documentaire. Distributeur : New Story. Présenté à l’ACID au Festival de Cannes 2021. Prochainement en salles.

Crédits Photo : © Les Films du Parotier.

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Buffy et Balthazar Picsou.

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