Festival Off Courts,  Focus

Trouville Spin-off – Politique

Le festival Off-Courts de Trouville s’est achevé le 14 septembre. Mais la richesse de la programmation – et celle de l’esprit de votre reporter préféré – promettait encore un ou deux papiers. C’est chose faite avec la publication de ce premier article  « hors-série », ou « spin-off » pour les intimes, consacré à la question du cinéma dit politique, lors de cette édition 2018.

Cinéma politique … dur et vaste sujet sur lequel il nous semble bien difficile de tout dire. Nous n’essaierons pas d’en donner une définition précise – c’est là le travail des théoriciens – mais plus simplement de réfléchir à la place que ce cinéma a occupé durant la semaine de projections à Off-Courts.

Evidemment, c’est la séance hors-compétition intitulé « Politik » qui concentre notre attention. Le programme est composé de neuf courts métrages très hétéroclites dans leur forme et leur contenu, mais tous rassemblés sous la banderole d’un cinéma « sociétal » : à chaque film son combat – les migrants, les problèmes de ghettoïsation dans les banlieues, les questions de genre, l’écologie …

J’ai voulu interroger l’un des cinéastes sélectionnés dans cette catégorie, afin qu’il nous éclaire sur l’idée qu’il se fait d’un cinéma politique. Paul Marques Duarte, réalisateur du court métrage Jeter l’ancre un seul jour, nous semblait être le candidat idéal pour répondre à nos questions : son film clôture le programme et en est également le plus long (25 minutes). Ce dernier raconte l’histoire d’une professeure d’anglais, Adèle, qui part avec sa classe en voyage scolaire en Angleterre. Elle accompagne donc les jeunes dont elle a la responsabilité lors de la traversée du ferry. Mais au moment d’embarquer, elle laisse spontanément entrer avec elle un jeune migrant d’une quinzaine d’années, dont la présence vient bouleverser cette traversée.

Jeter l’ancre un seul jour de Paul Marques Duarte (c) Les Films de l’Heure Bleue

A première vue, il me semblait difficile de faire plus politique que ce court métrage, qui cristallise en lui les notions d’altérité et de responsabilité, en dessinant au cours de son développement un très beau motif entre la collectivité (la classe) et l’individu (le jeune migrant). Pourtant, Paul Marques Duarte revendique qu’il n’a pas fait un film politique, car son court métrage traite d’un geste spontané, inconscient, qui relève du réflexe : « Lorsque la professeure décide de faire entrer dans le ferry le migrant, en lui mettant sur la tête la casquette de l’école, elle ne conscientise pas son geste. Il n’y a donc pas de dilemme au départ et son geste n’est pas politique […]  la professeure est caractérisée dès le départ comme une femme qui n’est pas militante, et elle n’est pas du tout dans une démarche politique. C’est plus un geste d’humain, de réflexe moral ». Le réalisateur construit ainsi  toute la direction d’acteur sur l’idée même du geste inconscient quand son film s’intéresse aux répercussions citoyennes de cet acte dans son rapport intime au personnage et ne porte finalement aucun discours politique en soi.

Le jeune migrant, qui apparaît et disparaît sans cesse de la narration, est « insaisissable, poreux, éternellement libre ». Ce personnage, presque fantomatique, semble hanter l‘immensité métallique du ferry durant toute la durée du film : sa présence – tout comme son absence – vient perturber le bon déroulement de la traversée. En cela, la figure presque mystique de cet adolescent est l’une des réussites du film : en lui refusant explicitement toute caractérisation, Jeter l’ancre un seul jour s’élève de la simple chronique politique dans laquelle il aurait pu s’enliser.

Pour terminer l’interview, je demande à Paul sa définition du cinéma politique : « un film est politique à partir du moment où il pose une question. Ce qui fait que paradoxalement, beaucoup de films le sont. Mais c’est une erreur de penser que la dimension politique est le sujet des films. Par conséquent, un film qui traite à première vue d’un « sujet politique » n’en est peut-être pas un. Mon court métrage n’est pas un film de migrant, et ce n’est pas non plus un film militant. ».

Jeter l’ancre un seul jour de Paul Marques Duarte (c) Les Films de l’Heure Bleue

À la lumière de cette définition, on pourrait s’interroger sur l’identité de ce programme « Politik », puisque plusieurs films sélectionnés en compétition – comme Pollux, Graines, La Merde, Make it Soul, Black Friday, Aamir, Van Mars En Venus – portent également en eux une véritable réflexion politique et sociétale. Prenons par exemple le film Aamir de Vika Evdokimenko (en compétition “Europe et francophonie”) qui traite frontalement du quotidien d’un adolescent migrant dans un camp insalubre. Dès lors, comment délimiter la frontière poreuse entre un “film” et un “film politique”, alors que Jeter l’ancre un seul jour, tout comme Aamir, partagent de nombreux points communs ? Ceci est d’autant plus étonnant que le court métrage de Paul Marques Duarte s’évertue justement à ne pas politiser le geste de son héroïne, alors qu’Aamir prône la dynamique inverse et définit son jeune personnage comme un migrant-victime avant tout. A partir de quand un film devient politique ? C’est une très large question qui nous semble cristalliser une certaine vision du cinéma – vision qui se définit par la responsabilité d’un cinéaste au sein de la société, mais aussi par l’intervention des institutions publiques dans le financement des films.

Cette réflexion dépasse bien sûr le cadre du festival Off-Courts, à qui revient quoi qu’il arrive le mérite de proposer ces oeuvres au public. Que la politique fasse partie du cinéma – et même du geste initial de la fabrication d’un film – c’est certain. Mais la catégorisation d’une oeuvre en “film politique” est-elle définitive ? Comment la déterminer ? Et par qui ? La question peut et doit se poser, car elle est prégnante pour comprendre les problématiques avec laquelle une société se définit en tant qu’unité.  

Nous reviendrons prochainement avec notre deuxième et dernier hors-série, consacré cette fois-ci au cinéma de genre à Trouville.

 

 

Alexandre Lança est scénariste et réalisateur. Il considère Oprah Winfrey et J.K Rowling comme ses mères adoptives et est l'heureux possesseur d'un Dracaufeu shiny niveau 100. Depuis 2017, il est également membre élu au bureau de la Société des Réalisateurs de Films (SRF).

One Comment

  • Sohier

    Sans scénario, pas de film ! Merci à Blandine Jet pour cette jolie histoire qu’elle a su créer, qui me parle et me va droit au cœur. Un très joli scénario… Ce qui me plaît aussi dans ses diverses interventions TV que j’ai pu écouter, c’est qu’elle a toujours parlé de son entourage, ceux qui l’ont amené là où elle est aujourd’hui ! Car le cinéma c’est aussi ça, l’humilité. J’aime ces instants musicaux que Vincent Burlot, musicien plein de talent, a su créer avec son superbe son de saxophone caractéristique ! Vive le cinéma et les créateurs d’histoires ❤️

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