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Films

ADOLESCENTES de Sébastien Lifshitz : Le jour où j’ai oublié Boyhood

Qu’il s’agisse de La Traversée (2001) ou encore de Les Invisibles (2012), Sébastien Lifshitz a depuis un moment déjà emprunté les pas de Raymond Depardon. Et cela se confirme avec Adolescentes, un documentaire ambitieux et passionnant sur l’adolescence qui ne manque pas de cinéma. Le coup de cœur de cette rentrée 2020 !

Emma et Anaïs sont inséparables et pourtant, tout les oppose. Adolescentes suit le parcours de ces demoiselles de leurs 13 ans jusqu’à leur majorité, cinq ans de vie où se bousculent les transformations et les premières fois. A travers cette chronique de la jeunesse et cette exploration de la féminité, le film dresse le portrait de la France de ces cinq dernières années. Difficile de ne pas faire de rapprochement avec Boyhood (2014) de Richard Linklater, fiction familiale qui a réuni les mêmes comédiens pendant plus de dix ans. L’exploit était déjà de taille, et là où Adolescentes aurait pu être un pâle écho de Boyhood, le documentaire surpasse en réalité le film de Linklater. Adolescentes a en effet la qualité de savoir créer de la fiction à partir du réel, d’informer une matière brute pour la manipuler avec respect, et en faire du cinéma avec tendresse. Quelques scènes d’apprentissage progressif du skate deviennent par ce biais rapidement un élément narratif qui structure et temporise l’évolution d’un des personnages. La force et la beauté d’Adolescentes sont d’ailleurs dues à sa caméra, totalement invisible, capturant avec justesse le quotidien des protagonistes qui semblent avoir totalement oublié sa présence. On a l’impression que le dispositif et l’effectif restreint n’ont à aucun moment perturbé les jeunes filles et leurs familles.


Dans cette fresque documentaire magnifiée par un regard faussement neutre, Sébastien Lifshitz nous plonge avec délicatesse dans les longs affres de l’adolescence, et plus d’une fois on en vient à se demander comment ces images ont été rendues possibles. Comment Emma et Anaïs ont-elles accepté de partager leur intimité, comment le réalisateur est-il parvenu à se faire si discret au sein de ces deux familles de Brive-La-Gaillarde, ou encore au sein des salles de classes sans jamais perturber ni influencer les deux jeunes filles ? Autant de questionnements qui rendent Adolescentes aussi précieux que passionnant. Le film est une épatante réussite. Remarquablement bien ficelé (en sachant que les rushes du projet ne faisaient pas moins de 500 heures), le film relate sans jugement, mais avec beaucoup d’empathie et de tendresse, dans les bons comme dans les mauvais moments, le passage de ces jeunes filles de l’adolescence à leurs premiers pas de jeunes adultes.


Tout y est, et quelque soit votre âge, il y aura forcément un moment où vous vous reconnaîtrez dans l’une ou l’autre des protagonistes. Les premiers émois amoureux, les engueulades avec les parents et parfois les professeurs, les injonctions contre la société, les réactions dissidentes des ados, mais également les épreuves affrontées par les deux ados, autant de motifs pris sur le vif qui piquent au coeur. Et malheureusement pour Anaïs, jeune fille née dans un milieu moins favorisé qu’Emma, ces épreuves vont être plus nombreuses et douloureuses. L’idée du déterminisme social malgré la volonté de changer les choses est également représentée subtilement dans le film, notamment lors des élections présidentielles de 2017. Un événement illustré dans Adolescentes par une scène brève mais très efficace qui précise le cadre politique et socioculturel dans lequel les deux jeunes filles grandissent. Alors qu’Emma et ses parents sont désillusionnés par ces votes de barrage face au Front National (qui a beaucoup de soutien dans le secteur, nous sommes en Corrèze pour rappel), Anaïs semble quant à elle opposée à l’actuel Président de la République, qu’elle traite de « sale bourge ». Les deux jeunes femmes s’affirment et apprennent à interpréter ce qui les entoure… Lifshitz s’interdit tout jugement au profit de l’observation précise de deux personnalités qui viennent révéler par touches des mécaniques de classe implacables. Avec Adolescentes, Sébastien Lifshitz signe un documentaire poignant et édifiant, qui fait grand bien en cette rentrée 2020.

Adolescentes. Réalisé par Sébastien Lifshitz. France. Durée : 2h15. Genre : Documentaire. Distributeur : Ad Vitam. Sortie le 9 Septembre 2020.

Crédits Photo : © Ad Vitam.

Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs et au groupe The Clash, entres autres.

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