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Le Cercle littéraire de Guernesey : Petites histoires de guerre

Dans la série « films inoubliables sur la Seconde Guerre Mondiale » ne figurera donc pas Le Cercle littéraire de Guernesey. Mike Newell signe une histoire certes tout à fait convenable, mais jamais plus.

Il est étonnant de constater comment un film, pourtant sans gros reproches évidents (bien filmé, bien joué, pas fauché), peut laisser indifférent. Divertissant, il occupe un bout d’après-midi, nous fait glisser sur le temps deux heures durant, puis nous relâche. Il retient notre attention sans nous marquer, et sans que notre mémoire ne soit réellement travaillée. C’était pourtant le projet du Cercle littéraire de Guernesey, de parler de mémoire et d’occupation. Seul problème : il n’y a pas de mémoire de l’Occupation en Angleterre, puisque le pays fut le bastion de la lutte contre le nazisme. Seules les îles Anglo-Normandes ont été occupées, dans des conditions assez particulières (elles ont été abandonnées par les militaires britanniques pour économiser les troupes, les enfants – et ceux qui le souhaitaient – ont été évacués, très peu de combats, et surtout beaucoup de résilience). Contrairement à la France, pas de linge sale à moitié lavé dans le silence, pas de petite bête démoniaque rongeant le pays de l’intérieur, pas vraiment de fruits pourris.  Alors, quand il s’agit d’évoquer l’occupation de Guernesey par les Allemands, on ne sait sur quel pied danser. Faut-il en faire un film de bravoure, un film de résilience, un film sur le triomphe de l’amour, ou sur les sales petits secrets de guerre ? Ne sachant trop que choisir, Mike Newell a un peu tout mélangé à la sauce romanesque en adaptant le livre à succès Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows.

Le Cercle littéraire de Guernesey © StudioCanal

En plein cœur du Londres d’après-guerre (1946), une jeune auteure entame la promotion de son best-seller et goûte les joies grinçantes d’un premier succès. Dans le tourbillon mondain (argent, amour, amitié, célébrité) tout va bien en apparence, mais quelque chose manque : l’inspiration. L’auteure reçoit alors une lettre écrite par un habitant de la pittoresque île de Guernesey : il lui demande un livre introuvable chez lui. S’ensuit une charmante relation épistolaire au cours de laquelle on découvre que le Cercle littéraire de Guernesey fut créé en pleine occupation comme un pied de nez aux nazis et comme un doux refuge en ces temps difficiles. Ni une ni deux, madame abandonne la promotion de son livre et file voir le vrai peuple de Guernesey, silencieux mais digne, bourru mais chaleureux. Sur place, elle découvre avec passion les traces de l’occupation nazie, les petites histoires qui se mêlent à la grande. Elle flirte avec le beau fermier mystérieux, devient amie avec la vieille fille, et gagne la confiance des habitants. L’inspiration revient. Et puisqu’elle est écrivaine, notre jeune femme en fait un roman. Le dénouement amoureux viendra conclure cette histoire.

Il y a tous les ingrédients du film sur la Seconde Guerre Mondiale. Et c’est peut-être parce qu’ils y sont tous que la recette laisse impassible. Mike Newell se contente d’être le plus complet possible, à défaut d’avoir un point de vue. Un film doit-il se contenter d’être complet ? Il le peut, si cela lui chante, mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. Parler de la Seconde Guerre Mondiale en deux heures ne consiste pas à condenser plus ou moins habilement : la bête immonde, le bon nazi, les camps, la faim, l’héroïsme, les bombes, les collabos, les muets traumatismes, les refuges imaginaires, les destructions et les reconstructions… Tout ceci constitue une toile de fond, au sein de laquelle il fallait choisir, développer. Relier les éléments par un belle trame romanesque, c’est courir le risque de ne pas être travaillé par ce que l’on raconte.

Ne reste alors que le récit, le mince fil par lequel on tient encore le spectateur. Puisque les acteurs font tant d’efforts, puisque les dialogues sont légers, puisque la mise en scène est élégante on glisse sans accrocs sur cette machine bien huilée. Au moins, se dit-on, le film ne prétend pas être plus qu’une petite histoire de guerre. C’est ce qui l’empêche d’être un fiasco. Il joue la carte de la simplicité naïve pour ne pas avoir à répondre de ses insuffisances. Une toile bien exécutée, en somme, du genre bon paysage décoratif. Nous avons le décor, et le décor est beau. Mais nous aurions voulu l’habiter, et non le traverser.

Réalisé par Mike Newell. Écrit par Don Roos et Thomas Bezucha, d’après le roman épistolaire Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Avec Lily James, Michiel Huisman, Matthew Goode. Drame/Romance/Historique. Royaume-Unis/États-Unis. 2018. 2h04. Distributeur : StudioCanal. Sortie : 13 juin 2018. 

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