Séries

Chroniques de San Francisco, la ville qui n’existait pas

Un jour j’irai vivre en théorie, car en théorie tout se passe bien.” Connaissez-vous cette citation, attribuée à tort ou à raison à Pierre Desproges? Les Chroniques de San Francisco version 2019 semblent l’incarner comme un mantra. Même Mary Ann Singleton, locataire historique du 28 Barbary Lane l’affirme et le répète : “I’m sure she’s gonna be OK, and Barbary Lane’s gonna be OK”. En bref, dans ce safe space ultime, tout ira toujours bien, tu verras. L’adaptation Netflix des Chroniques de San Francisco est-elle trop belle pour être vraie et trop polie pour être honnête ? Analyse avec légers spoilers.

Cheval de Troie

Dans les iconiques chroniques écrites par Armistead Maupin dans les années 70, Mary Ann Singleton (interprétée par Laura Linney) est ce qu’on appelle un cheval de Troie. Personnage de jeune femme naïve issue de la classe moyenne du Midwest, et hétéro pur jus, c’est à travers ses yeux qu’on découvre San Francisco et ses moeurs trépidantes quand elle décide d’y poser ses valises sur un coup de tête. Elle a permis à l’époque à son auteur de commencer à publier les premiers épisodes de ses Chroniques dans la presse locale en intégrant au récit un taux rassurant d’homosexuels pour les Américains moyens. Et c’est encore elle qui revient à Barbary Lane en 2019, vingt ans après avoir laissé sur place son ex-mari Brian et leur fille adoptive Shawna (Ellen Page). Y-aurait-il encore besoin d’un leurre pour raconter la suite de l’histoire, près de quarante ans après la publication des premières aventures? Non, cette fois-ci, après avoir poussé avec Mary Ann la porte du petit jardin perché en haut d’un escalier en bois, c’est la communauté queer du 28 Barbary Lane qui tient le premier rôle. Fini de tranquilliser les hétéros de base.

Je me souviens avoir acheté le premier tome alors que j’étais tout juste ado sans rien connaître de l’oeuvre d’Armistead Maupin (ni de la vie en général), attirée par le titre accrocheur et la couverture colorée. L’appât a donc bien fonctionné sur moi. Et je m’en réjouis. J’étais plus proche de Mary Ann à l’époque que je ne le suis maintenant. J’ai exploré ma propre identité sexuelle depuis, et j’ai fait à plusieurs reprises le choix de m’affranchir de réflexes d’éducation qui ne me convenaient pas (la route est encore longue sans doute, mais ça c’est une histoire pour un autre jour). Je n’ai par contre pas toujours l’énergie pour la résistance festive. Mais, pour quelqu’un de si réfractaire à la foule, aux dynamiques de groupes et aux sur-stimulations sociales, l’attrait de la communauté et de la réappropriation politique de la fête telles qu’elles sont mises en avant par la série fonctionne toujours autant sur moi. C’est magique, on veut tout de suite faire partie de la bande et subvertir les constructions sociales. Yay, vive le lobby gay!

Vivons heureux, vivons cachés?

Et pour cause, la grande maison victorienne d’Anna Madrigal est un refuge contre la violence et le mépris du monde. Une bulle où on se prête à croire que rien ne peut arriver de fâcheux. Il faut dire que la légendaire tenancière, qui fête ses 90 ans quand la nouvelle saison Netflix démarre, a pris grand soin de créer un cocon, tissé autour des gens qu’elle aime et qu’elle protège de sa bienveillance maternelle. Femme trans, née dans un bordel du Nevada, Anna est la papesse des lieux. Elle choisit ses locataires en se fiant à son instinct puis elle veille sur eux comme une oursonne philosophe. Globalement, elle passe ses journées à fumer de l’herbe (la légende raconte que son cadeau de bienvenue à ses locataires est un joint scotché sur l’embrasure de la porte) et à distribuer des aphorismes. Bref, une matriarche extrêmement chill. Comme une héroïne de dessin animé. D’ailleurs, sans avoir vu les adaptations séries précédentes qui datent des années 70 (et qui ont l’air fort kitsch), il est troublant de sentir une influence Disney dans la version 2019. On est plus proche de Hairspray 2007, avec Zac Efron et John Travolta, que d’un esprit punk à la John Waters, ou même de la série Pose qui est beaucoup plus frontale. Pas que les livres étaient particulièrement punk ou militants. Mais disons que les angles des Chroniques version Netflix sont très arrondis. Pourtant le récit initial portait son lot de tragédies, même pendant les périodes pré-SIDA réputées insouciantes. Rien que dans le premier tome on trouvait l’ombre du tueur en série le Zodiac, le démantèlement d’un réseau de pédopornographie, un cancer, un accident de voiture, etc. L’humour était là, la soif de vivre, la faim de sexe et d’amour aussi. Mais le contexte était rude, sans équivoque. Même si les personnages 2.0 ont aussi leur lot de soucis, on sent dans les choix de mise en scène et de direction artistique l’envie de prolonger cette bulle d’insouciance un poil artificielle (voire franchement naïve) fabriquée par Anna. C’est presque comme regarder de l’ASMR, en série. La sensation est troublante. 

Mary Ann Singleton (Laura Linney) et Anna Madrigal (Olympia Dukakis)
©Nino Munoz/ Netflix

En 2019 à Barbary Lane, les menaces qui planent en plus des peines de coeur, sont l’anxiété, la bulle immobilière, les problèmes de plomberie, les microbes (est-ce que c’est typiquement américain d’être aussi germophobe?), et les punaises de lit, mentionnées à plusieurs reprises (phobie partagée pour le coup). Le dérèglement climatique, la situation politique effroyable et la menace du tremblement de terre apocalyptique craint par les riverains de la faille de San Andreas sont évoqués aussi, mais on ne s’attarde pas dessus. Ah si, un corbeau mystérieux fait chanter Anna. Mais on ne peut pas dire qu’on se ronge les sangs pour l’issue de l’affaire. L’aspect sentimental de l’intrigue passe en premier. Et après tout, pourquoi pas. 

Corps Politique

La trajectoire la plus marquante est celle de Shawna, 25 ans, interprétée par Ellen Page. Enfant chérie de toute la communauté, et petite protégée d’Anna, c’est elle qui fait le lien entre les personnages “historiques” et la nouvelle génération. Caractérisée par une honnêteté radicale, elle est hypersensible et découvre douloureusement qu’on ne peut pas toujours se protéger avec des principes. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre Shawna, fleur de béton queer, et Rory Gilmore, héritière du Mayflower et éternelle petite princesse straight. Il y a du Stars Hollow dans ce Barbary Lane. Après tout, la première fois qu’on voit Shawna, elle vole/emprunte une guirlande lumineuse pour décorer le jardin en l’honneur de l’anniversaire d’Anna. Un mouv digne de Rory qui n’hésiterait pas à utiliser ses yeux de biche pour chiper des guirlandes multicolores, on n’en doute pas une seconde. D’ailleurs les Gilmore Girls vivent dans le Connecticut, comme Mary Ann avant son retour, coïncidence?? En tout cas, Shawna est choyée par sa famille de coeur autant que le ferait une famille traditionnelle. Mais contrairement à Rory, elle n’est pas une enfant du privilège. À la fois indépendante d’esprit et codépendante affectivement, elle travaille comme serveuse au bar queer associatif, Body Politic, qui prône la réappropriation culturelle et sexuelle. À travers ses difficultés à accepter le retour de Mary Ann (sa mère adoptive qu’elle pense être sa mère biologique) et une histoire d’amour compliquée, elle va se sentir pour la première fois livrée à elle-même. Et il est intéressant de constater qu’elle comprendra bien plus vite que Rory Gilmore la nécessité de s’émanciper mentalement et de voir ses aînés pour ce qu’ils sont, à savoir des êtres imparfaits aux prises avec un monde troublé.

Shawna (Ellen Page) et Brian (Paul Gross) ©Alison Cohen Rosa/Netflix

De toute façon, malgré la meilleure volonté du monde, il n’est jamais tout à fait permis d’effacer pour longtemps la violence de l’extérieur. La genèse de Barbary Lane n’est pas épargnée. Et le récit de l’arrivée d’Anna dans le San Francisco des années 60 livrera des secrets douloureux sur les origines de l’ilôt communautaire. L’histoire d’Anna est cruelle car elle est celle du passing. Encore aujourd’hui, certaines personnes sont perçues malgré elles comme étant plus queer que d’autres. Par conséquent, certain.e.s peuvent s’il.e.s le souhaitent exercer un droit de retrait face à la société, quand d’autres n’ont jamais ce luxe. Toujours est-il que la parenthèse dans les années 60 est bien amenée, à la fois très fleur bleue et tragique. Elle oblige à se poser les questions suivantes : si j’avais le choix de me fondre dans la masse, de me faire oublier, d’aspirer à la douceur et au calme, et me préserver à jamais de la souffrance, est-ce que je le ferais ? Est-ce souhaitable d’être isolé.e et en paix quand au-dehors des personnes sont persécutées pour ce qu’elles sont ? Est-ce que s’effacer, c’est capituler ? Le 28 Barbary Lane est-il à la fois un refuge et une zone de confort ? Complexe. En tout cas, la notion de corps politique prend une autre dimension et donne du grain à moudre.

Et d’ailleurs, la vie n’est pas non plus sans nuage dans la petite pension de famille. On suit avec intérêt l’évolution de Jake, jeune homme trans, aux prises avec les répercussions de sa transition récente sur son entourage. Ou encore les mésaventures du légendaire Michael Tolliver (interprété par le génial Murray Bartlett), homosexuel à la fois coeur d’artichaut et dévergondé (ça arrive), qui est séropositif et doit s’astreindre à suivre sa trithérapie. Par ailleurs, sa relation avec Ben, plus jeune que lui d’au moins 25 ans, va donner lieu à la scène la plus forte de la saison : un dîner chez un ex de Michael hyper mondain avec un groupe de quinquas rescapés des années SIDA, à la fois bons vivants et amers. Une scène d’une force incroyable car elle glisse par surprise dans le clash moral et générationnel, et repousse toujours plus loin le sommet du malaise. Rien que pour cette scène, la série mérite le coup d’oeil. Il y est rappelé plusieurs vérités fondamentales : 

1/ on peut être homosexuel et infréquentable. (Comme le résumait John Cameron Mitchell : la représentation des sales con.ne.s queer est le prix de l’acceptation.)

2/ Oui, la génération actuelle est plus sensible aux mots et aux terminologies que les précédentes. Quitte à peut-être parfois frôler l’excès de zèle. Mais les générations antérieures (et pas seulement) sont parfois tellement accoutumées à la violence et à la discrimination qu’il peut leur paraître difficile d’envisager un autre mode d’interaction. Et c’est regrettable.

3/ On ne pourra jamais comprendre par la théorie ce que ça fait d’être considéré comme un citoyen de seconde classe et il faut avoir l’humilité de l’accepter.

4/ être victime d’une discrimination spécifique n’empêche malheureusement pas d’être aveugle et méprisant face à une discrimination d’un autre type. Et c’est sacrément moche. 

Mais bon, comme dit Anna, nous sommes tous des humains, narcissiques, qui faisons de notre mieux.

La théorie du non-sujet

En tout cas, il y a peu de chances de voir demain sur le PAF des personnages d’homosexuels efféminés et snobs tenir des propos racistes et transphobes dans une scène qui pose en creux des questions sur la gentrification et les ruptures générationnelles. C’est comme s’il y avait une honte des particularités et des particularismes dans notre culture hexagonale. Selon mon expérience, le grand mot d’ordre dans les réunions d’écriture est “inclure la sexualité dans l’histoire comme un non-sujet” (ça marche d’ailleurs avec tous les types de représentation des minorités). Ce qui est un principe super. En théorie. 

Si on prend l’exemple des Chroniques de San Francisco, le sujet n’est pas la découverte de l’homosexualité, et encore moins le point de vue ou la validation d’un groupe de personnes hétérosexuelles sur la question. Ce bateau a quitté la Bay Area depuis fort longtemps. Pour autant, l’identité des personnages – et la lutte pour leur survie et leur dignité en tant que personnes queer – sont au coeur du récit. Au même titre que la célébration de la culture queer. Une culture fière, protéiforme, festive et politique. On remarque d’ailleurs que la série fait le choix clair de la revendication. En témoigne le drapeau LGBTQI+ qui clôt chaque épisode, et le drapeau trans pour l’épisode qui revient sur le passé d’Anna Madrigal. Or il est intéressant de relever qu’une fois qu’on a posé ce cadre, on est libre de s’emparer de la légèreté. Même si on avoue qu’on aurait aimé encore plus de folie dans ces Chroniques

Mais l’esprit de liberté se transmet déjà pas mal par l’auto-dérision. Par exemple on rencontre une contremaître de chantier butch et pas commode dont l’apparence prête à débat sur son orientation sexuelle. L’occasion d’évoquer et de neutraliser le vieux cliché de la lesbienne malveillante et forte en bricolage. On a aussi un homo sophistiqué, intéressé par les plans sexe strictement sans drag queen, et qui ne sort jamais sans sa petite chienne Lana Del Rey. Ou encore un mariage gay SM échangiste avec open bar cocktails et une sex tent (je crois que le terme est transparent). Mais pas le même soir, parce qu’obliger les invités à choisir entre les gin tonic signature et la partouze ça serait trop dommage. Bref, on laisse la place aux extravagances d’une communauté plurielle.

(Christopher Larkin) et Ani Winter (Ashley Park) ©Alison Cohen Rosa/Netflix

Barbary Lane, plus magique que le PSG

S’il manque néanmoins un peu d’audace, il manque aussi du scénario à Barbary Lane. Par exemple, les jumeaux influenceurs restent creux et sans autre utilité que de faire retomber l’intrigue sur ses pattes au moment opportun. (D’ailleurs au passage, ils ne sont pas censés avoir vingt ans de plus que Shawna ?? Et pourquoi n’y a-t-il aucun lien d’affection visible entre eux et DeDe ?) Difficile aussi de comprendre à quel degré se situe l’ironie du commentaire sur l’art contemporain à l’ère internet. Bref, c’est le gros ratage de la saison. Par ailleurs le rythme s’enfonce un peu dans la torpeur et globalement l’histoire coule de manière assez prévisible. On pardonne cependant au supposé twist final de ne pas être vraiment surprenant car la manière de l’amener est amusante (et ça fait toujours plaisir de voir Molly Ringwald). Enfin, la magie est trop souvent surlignée. On l’a évoqué, on comprend tout de suite que Barbary Lane est pensé comme un havre surnaturel, pas besoin de le redire dix fois et d’envoyer tous les violons de la création. C’est ressenti comme un petit manque de confiance en soi de la série mais aussi un manque de confiance en nous spectateur. Dommage. Il n’empêche, sans être parfaite, la série développée par Loren Morelli fait son effet.
Barbary Lane n’existe pas, et n’existera peut-être jamais vraiment. Mais ce coin de paradis, qui n’apparaît sans doute qu’aux yeux de ceux qui veulent le voir, donne de la force comme une formule magique. Il invoque la nostalgie et l’espoir des utopies. Et rappelle le besoin largement partagé de trouver refuge auprès d’une famille choisie quand préserver son intégrité peut être une lutte de chaque instant. Oui, la société a fait des progrès, mais il suffit que le pire reste une possibilité en suspens et que des disparités de droits fondamentaux persistent pour justifier que le combat continue, sous toutes les formes possibles. Imaginaire inclus. En attendant, pour se reposer en chemin, on peut toujours faire un tour de homobile volante au-dessus des collines de San Francisco. Et, telle Shawna au sommet de sa phase Peter Pan, continuer de taper dans ses mains quand on est déterminés à croire aux fées.

Photo en Une : Christopher Caldwell, Olympia Dukakis ©Alison Cohen Rosa/Netflix

Les Chroniques de San Francisco. Série créée par Lauren Morelli. Avec Laura Linney, Ellen Page, Paul Gross, Murray Bartlett… 10 x 60 minutes. Diffusion depuis le 7 juin 2019 sur Netflix.







Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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