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Come as you are : Prêcher la haine de soi

Après Appropriate Behavior, présenté en avant-première au Festival de Sundance en 2014, la jeune réalisatrice irano-américaine Desiree Akhavan revient dans l’Utah en 2018 avec Come as you are (The Miseducation of Cameron Post). Un second projet qui lui permet cette fois-ci de rafler le Grand prix du jury dudit festival. Pur film « indé’ Sundance », ce drame porté par une pléiade de comédiens épatants est cependant une jolie réussite.

L’an 1993, en Pennsylvanie. Bienvenue à God’s Promise, établissement isolé au cœur des Rocheuses. Cameron (Chloë Grace Moretz) vient d’y poser ses valises. Elle se retrouve, comme ses camarades, livrée à la psychologue Lydia Marsh (Jennifer Ehle) qui s’est donnée pour mission de remettre ces « âmes perdues » dans le droit chemin. La faute de Cameron ? S’être laissée griser par des sentiments naissants pour une autre fille, son amie Coley. Tous les pensionnaires de cet établissement partagent cette même fêlure, ce désir ardent de pouvoir aimer qui ils veulent. Et si personne ne veut les accepter tels qu’ils sont, il leur faut agir.

Adapté du roman pour adolescents éponyme d’Emily M. Danforth, le film ne reprend cependant que les 200 dernières pages (sur 470) du livre où Cameron se trouve au centre. Si l’homosexualité de Cameron est centrale dans le film, celle-ci n’est cependant pas le seul motif faisant exister le récit. Ce « coming of age » vécu à travers les aléas d’un personnage homosexuel s’intéresse plus particulièrement aux centres de reconversion gay, toujours présents aux Etats-Unis, soutenus par des organisations conservatrices et religieuses. Ces pseudo cliniques sont spécialisées dans des thérapies dites de « conversion », censées « guérir » les LGBT. Des pratiques prônées par Trump, alors qu’Obama souhaitait y mettre un terme. Mais ces adolescents ont-ils seulement besoin d’être sauvés, quand leur seule « tare » est d’être libres ? Libres d’aimer qui ils souhaitent ? Tout à fait sains, ils n’ont en réalité aucunement besoin d’aide. La force de Come as you are réside dans ce constat. Le titre original même du film, The Miseducation of Cameron Post, cultive d’ailleurs l’ambivalence : est-ce la mauvaise éducation de Cameron qui l’a rendu lesbienne ? Ou cette « miseducation » réside-t-elle dans le passage de l’héroïne par un camp d’intégristes homophobes ? La réponse n’est pas difficile à trouver.

Desiree Akhavan dénonce la violence psychologique dont sont victimes ces jeunes, forcément en période de doutes, et les conséquences parfois catastrophiques que ces thérapies peuvent engendrer. Déguisés sous leurs « bonnes paroles », ces centres intégristes n’apprennent finalement à ces adolescents que la haine de soi. Et la réalisatrice surprend et captive en réussissant à mettre de la comédie dans son sujet : pour exemple, chaque pensionnaire doit fouiller son esprit sommairement et retranscrire ses maux (si tant est qu’il en est) sur un dessin d’iceberg, ou encore écouter uniquement la folk religieuse très kitsch du Révérend Rick, ancien gay reconverti par sa sœur Lydia. Bon nombre de pensionnaires n’ont par ailleurs aucunement envie de renoncer à leur orientation sexuelle. À l’image de Jane (brillante Sasha Lane – révélée dans American Honey) et Adam (Forrest Goodluck, nul autre que le fils de DiCaprio dans The Revenant), camarades de fortune de Cameron, qui assument complètement leur homosexualité. Come as you are appuie également le fait que le centre peut malgré tout briser des jeunes gens intelligents et conscients de leur identité, puisqu’ils sont en proie aux doutes (coucou l’adolescence). Mais les adultes, longtemps modèles de par leurs expériences, n’ont finalement pas toutes les réponses, voire aucunes, et ne sont pas forcément porteurs de vérité et de justesse. Captivant et solide, Come as you are donne à réfléchir, et permet la mise en lumière d’un sujet des plus actuels. Sachez par ailleurs que Malte est le premier pays européen à avoir interdit ces « traitements » en 2016. En France, aucune loi n’exclut explicitement ni ne punit ces pratiques pour le moment. En mars 2018 cependant, le Parlement Européen a pour la première fois condamné les thérapies de conversion.

Réalisé par Desiree Akhavan. Avec Chloë Grace Moretz, Sasha Lane, John Gallagher Jr., Jennifer Ehle… Etats-Unis. 1h31. Genre : Drame. Distributeur : Condor Distribution. Sortie le 18 juillet 2018. Grand Prix du Jury au Festival de Sundance 2018.

Crédits Photo : © Sundance Institute.

 

Camille Griner

Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs, aux Clash et à la chèvre Djali dans "Le Bossu de Notre Dame", entres autres.

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