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Retour à Séoul : Freddie sort dans la nuit

Pour son troisième long-métrage, le franco-cambodgien Davy Chou change de décor et quitte le Cambodge pour la Corée du Sud. Il y filme une héroïne éprise de liberté qui, en levant le voile sur son passé, va découvrir bien plus que ses origines. 

Dans cette immersion inopinée au pays du matin calme, le retour se fait en l’occurrence 20 ans après la naissance de Frédérique, dite Freddie. Cette jeune femme née à Séoul de parents Coréens, puis adoptée par un couple de Français, décide sur un coup de tête aux allures de destin de partir se confronter à ses origines dans un pays qu’elle ne connait qu’au travers d’une mappemonde. Curieuse d’esprit et sociable, elle se lie rapidement d’amitié avec un petit groupe de son âge. Sa découverte des coutumes locales, avant tout sensorielle, passe par la musique, la nourriture et les hommes. Peu à peu, la recherche de ses parents biologiques devient une volonté qu’elle ne s’était pas encore avouée. Sans être mis au premier plan, le projet s’immisce alors dans cette histoire basée sur la confrontation de Freddie à l’inconnu : ses parents, donc, la langue, et la société coréenne. Les diverses traductions entre trois langues illustrent d’ailleurs bien l’aspect laborieux de cette transition. 

Dans ce récit qui s’étale sur plusieurs années, on assiste à l’évolution personnelle et professionnelle d’une jeune femme perdue entre deux cultures. À mesure qu’on voit sa vie familiale, professionnelle ou sentimentale jalonnée par des épisodes décisifs, le rythme s’accélère dans une seconde moitié plus dynamique. Dans ce récit, l’évolution du personnage de Freddie se fait tout en subtilité. On la découvre joyeuse et nonchalante, profitant de Séoul comme n’importe quelle aventureuse anonyme sans repère. Cette apparente innocence retarde le moment où il faudra affronter l’évidence. Il y a quelque chose de contradictoire dans l’attitude effrontée et rebelle de Freddie, qui tranche avec l’apparente docilité des gens qu’elle rencontre. Dans cette quête de liberté qui se transforme en quête d’identité, la recherche de ses parents demande patience et abnégation, ce qu’elle ne semble pas prête à donner d’emblée. J’ai nourri un sentiment particulier envers l’héroïne. Il est compliqué d’éprouver de l’empathie pour un personnage à l’état d’incertitude constant, capable de crier comme une gamine dans un bus autant que d’être une femme très sûre d’elle face à un inconnu trouvé sur une application de rencontres. Freddie est donc tour à tour irritante, touchante, immature ou bouleversante, et, enfin, empreinte d’une sagesse mutique inédite, si bien qu’à la fin, on ne sait pas si cette quête l’a accomplie sur le plan personnel ou si elle l’a au contraire perdue encore plus. Ce sentiment complexe est rendu possible grâce à l’impeccable interprétation de Park Ji-Min, qu’on découvre pour la première fois à l’écran.

Retour à Séoul a quelque chose du road-movie. Celui-ci serait plus intérieur, plus statique mais on y retrouve la succession de rencontres propres à ce genre, de celles qui ont une importance, qui aident à avancer sans forcément qu’on s’en rende compte. On note le soin particulier apporté à l’image, surtout dans les scènes nocturnes où sont mises en valeur les tons chauds des lumières de la ville, ou dans cette séquence dans une boîte de nuit clandestine dont l’ambiance fait penser au bar de Twin Peaks. Par son récit sans heurt et sans beaucoup d’états d’âme, Retour à Séoul est un film au propos plus profond qu’il n’y paraît, où l’apparente simplicité n’est qu’un leurre. En y repensant quelque temps plus tard, je me suis aperçu qu’il avait infusé et grandi en moi pour me toucher encore plus qu’à sa vision. Il avait pris son temps en quelque sorte, comme Freddie. 

Réalisé par Davy Chou. Avec Park Ji-min, Oh Kwang-rok, Guka Han… Belgique, Allemagne, France, Qatar. 01h59. Genre : Drame. Distributeur : Les Films du Losange. En compétition dans la sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2022. Sortie le 25 Janvier 2023. 

Crédits Photo : © Les Films du Losange.

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