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Snowfall : Faut pas pousser Mémé dans les orties

Après une saison 3 saluée par la critique et des audiences remarquables, la chaîne FX a décidé que Snowfall serait l’un de ses porte-drapeaux. Les créateurs de la série pourront-ils assumer pleinement ce nouveau statut avec l’ombre du regretté John Singleton ? 

John Singleton, co-créateur de la série aux côtés d’Eric Amadio et surtout Dave Andron (producteur exécutif émérite de Justified), expliquait la création de Snowfall par l’envie de raconter l’aspect méconnu de la fin des années 70, symbole de la fin du rêve américain. Cette période intense reste en effet éternellement liée aux décisions les plus cyniques des pouvoirs publics d’Oncle Sam. Dès 1985, des journalistes exposent à travers de longues enquêtes les liens entre la CIA et le trafic de drogue à Los Angeles. Ce qui était une sorte de mythe répandu au sein de la communauté noire devient enfin quelque chose de concret. Un scandale d’État étrangement peu mis en avant au cinéma ou dans les séries. 

L’administration Reagan a donc provoqué l’émergence massive du crack, drogue dérivée de la cocaïne extrêmement addictive qui a fait des ravages dévastateurs au sein de la communauté afro-américaine. Le réalisateur du légendaire Boyz-N-The-Hood sorti en 1991 décide d’aborder ce sujet tout en ambitionnant de se confronter à deux événements historiques indissociables. D’un côté, nous suivons les péripéties d’un agent de la CIA, bravant toutes les lois pour mener à bien sa mission de financement d’un groupe anti-communiste situé en Amérique centrale, avec en écho la célèbre affaire Iran-Contra impliquant plusieurs responsables de l’administration Reagan. De l’autre, l’intrigue se situe dans les rues malfamées de Los Angeles où les gangs font la loi dans le sud de la ville et sèment la terreur depuis le début des années 70. John Singleton aurait pu choisir la voie de la facilité en se concentrant sur des personnages issus de cette criminalité, largement fantasmée par le grand public. Mais il choisit de confier le rôle pivot à un jeune garçon propre sur lui, qui ne paye pas de mine mais révèle une ambition dévorante avec le temps. 

© 2020 TM & FX Networks LLC.

DE TROP (NOMBREUX) PERSONNAGES ?

Pour mener à bien cette mission d’inonder de crack les rues cabossées du sud de Los Angeles, Franklin Saint, jeune lycéen aux excellentes notes, est bien évidemment entouré de nombreux personnages hauts en couleurs, mais aux traitements inégaux. Tout d’abord, il est intéressant d’aborder la figure maternelle de la série. La mère de Franklin est un femme en souffrance, abusée par son employeur. Cette position délicate pousse en partie le jeune lycéen à se lancer dans le trafic de drogue, en commençant à petite échelle. Toujours ce mirage, devenu un cliché : changer le destin de la maman, par tous les moyens. John Singleton sort les gros sabots et opte pour un traitement vu et revu du combo “drogue + famille noire” dans bon nombre de films et séries.

Le jeune lycéen est entouré d’amis d’enfance plus ou moins actifs dans le trafic. Jérôme, oncle du personnage principal, joue le rôle précieux de consigliere dans le trafic exponentiel de Franklin. Ayant déjà une expérience certaine dans ce domaine, sa position est essentielle pour permettre la construction méticuleuse d’un business florissant qui deviendra fatalement un empire. Très intéressant sur la forme, le personnage de Jérôme aurait gagné à être plus mis en avant. Impliqué dans les trafics en tous genres depuis son enfance, il est un témoin essentiel de la dégradation galopante des quartiers de la Cité des Anges.

Quand on décide de se lancer dans ce monde à part, il est inévitable de croiser les fers avec des ennemis qui se multiplient en même temps que le profit. Nul besoin de les citer, les concurrents féroces de Franklin ont pour point commun de tous se ressembler. Particulièrement hystériques et facilement malléables, leur présence sert surtout de support à l’intelligence au-dessus de la moyenne du jeune Franklin, qui a toujours un coup d’avance. Ce schéma agaçant dure pendant de longues saisons avant que le lycéen ne soit mis quelque peu en difficulté. 

Pour essayer d’expliquer ce trafic, les créateurs de la série pensent qu’il est nécessaire de se rendre à l’origine du mal. Tout au long de Snowfall, nous suivons les aventures de Franklin dans son quartier d’origine mais aussi celles de Teddy, agent de la CIA besogneux et prêt à tout pour réussir ses missions, quitte à passer allègrement la limite de l’éthique. Aborder deux sujets parallèles aussi lourds dans une même série est un choix risqué qui conduit malheureusement à rester en surface et à créer une confusion malvenue. John Singleton avait dès le départ le souhait d’exposer au grand public des faits graves ignorés en dehors de la communauté afro-américaine, mais il est clair que la forme de la série n’est pas à la hauteur des ambitions du réalisateur angelin. Le choix de l’efficacité et de la course à l’audience guidé par FX semblent avoir pris le pas sur le récit.

Étant donné que les faits historiques sont méconnus, il aurait été plus intéressant de prendre soin d’installer pleinement le personnage de Teddy, quitte à opter pour une sorte de spin-off au lieu de le cantonner à un rôle de faire-valoir pour les aventures de Franklin. On n’a finalement qu’une envie, que ce pauvre Teddy à la mine patibulaire qui  porte toute la misère du monde sur son dos, fatigué par le poids de ses missions impossibles, se décide une bonne fois pour toute à prendre une retraite paisible avec une tisane à la camomille avant d’aller au lit. On a cette sensation tenace que Snowfall passe à côté de son sujet central, qui aurait amené une vraie fluidité au récit. Les scénaristes donnent l’impression d’avoir choisi la sécurité pour toucher le plus de téléspectateurs et satisfaire toutes les communautés. Ce tâtonnement sur le parti pris de la série ne rend pas service à Snowfall, qui n’arrive pas à corriger cette confusion permanente après quatre saisons. 

© TM & FX Networks LLC.

L.A, L.A. BIG CITY OF DREAM

Le point fort de la série est sans aucun doute la réalisation. Avant sa mort tragique, John Singleton expliquait à travers plusieurs interviews que son souhait était de raconter avant tout cette histoire douloureuse, tout en restant fidèle à la réalité enfouie dans ses souvenirs d’enfant de South Central. Ayant vécu ce drame humain au plus près, son expérience a permis aux nombreux réalisateurs qui se sont succédés de connaître véritablement le contexte local de la fin des années 70. Dès le pilote, ces derniers s’attèlent avec justesse à montrer cet épais nuage de pauvreté et de violence qui va planer sur cette partie de la ville pendant des décennies. Quand Franklin se promène dans les beaux quartiers, les palmiers sont filmés avec du clinquant pour incarner le symbole que représentent ces arbres emblématiques de la région du soleil et des oranges, mais il s’agit surtout d’un mirage sur la réalité locale. Il y a les températures chaudes, le funk qui dégueule dans les sonos omniprésentes, mais tous ces clichés masquent la fortification des gangs locaux et leur capacité de nuisance sans appel, radicale et dévastatrice. En effet, dès que le personnage principal (le formidable Damson Idris) met un pied dans son quartier natal, on bascule dans un autre univers. Même si South Central est en apparence calme à l’aube des années 80, l’utilisation de l’incontournable drone qui surveille la population sans relâche et de l’obscurité donnent un rendu plus sombre, plus brutal et contrasté du quotidien des habitants. 

MEILLEUR QUE THE WIRE ? ET PUIS QUOI ENCORE?

Dès la fin de la saison 3, probablement la plus aboutie, plusieurs personnalités issues de la communauté rap proclament, sans bouger du menton, que Snowfall est meilleure que The Wire. Ce point de vue, qu’on pourrait qualifier de culotté, s’est répandu comme une traînée de poudre. 

Tout d’abord, est-il bien nécessaire de comparer deux séries complètement différentes sur la forme sous prétexte qu’elles abordent le même sujet ? The Wire, considérée comme l’une des plus grandes séries jamais créées, est une œuvre sociologique où le fatalisme institutionnel est le fil conducteur des cinq saisons. Elle dresse le constat d’un combat perdu d’avance par l’individu qui subit toutes les inégalités et abus aux mains du système. Ce choix courageux permet aux téléspectateurs d’être confrontés en profondeur aux dysfonctionnements des instances du pouvoir américain. Snowfall s’intéresse à un événement historique méconnu, mais la finalité n’est pas d’expliquer en profondeur l’arrivée du crack sur la côte Ouest. Il aurait été par ailleurs plus judicieux de s’intéresser en détail aux conséquences de cette arrivée. Le choix de montrer les dégâts collatéraux de la consommation de cette drogue, à travers la transformation physique de certains personnages, ne parvient pas à envoyer un message clair. Cela donne une série spectaculaire et prenante dénuée de positionnement politique.

La raison de cette comparaison fortuite s’explique peut-être par l’absence d’une série composée en grande partie d’acteurs d’origine afro-américaine, rassembleuse autour d’une communauté de fans comme cela a pu être le cas avec l’œuvre de David Simon. Une nouvelle génération en recherche d’un moment de communion qu’ils n’ont pas pu vivre ne doit pas se tromper sur ce qu’est véritablement Snowfall. Les créateurs de la série n’ont jamais eu l’ambition de challenger The Wire, bien au contraire. L’envie se situe plutôt dans l’idée de poursuivre leur propre voie sans proclamer quoi que ce soit. Si on cherche bien, le parent direct de Snowfall se trouve plutôt du côté de Breaking Bad, la série culte de Vince Gilligan. Walter White est la copie parfaite de Franklin Saint. Un homme revanchard qui ne paye pas de mine au départ et devient un redoutable nabab impitoyable, une réelle menace pour la société. De Don Draper à Tony Soprano, le thème de l’anti-héros est récurrent. Être nostalgique d’une période est une chose. Oser ces comparaisons sans argument valable dessert surtout Snowfall désormais exposé à une pression folle pour les futures saisons. 

Snowfall réunit des qualités mais aussi des faiblesses récurrentes, au niveau du scénario notamment, avec des épisodes d’une faiblesse abyssale contrastant avec d’autres frôlant l’excellence. Des grands écarts que ne parviennent pas à gommer les scénaristes, malgré une progression constante de la réalisation. La mise en scène est parfois magistrale, comme lors du final épique de la saison 3 où un été caniculaire est retranscrit à la perfection pendant une guerre sanglante entre trafiquants de drogues. Peut-être que satisfaire FX tout en respectant l’héritage du grand John Singleton est une situation délicate. Décédé tragiquement d’un AVC en 2019, le réalisateur californien a laissé à ses co-créateurs une série déviée de son ambition originelle, celle de mettre en images les souvenirs marquants de sa jeunesse. Passer d’un outsider destiné à être diffusé pour les grilles de l’été à l’une des locomotives de la chaîne FX amène une pression qui doit pousser l’équipe derrière Snowfall à oser des choses plus frontales, car ce qu’il s’est déroulé pendant de longues années est un scandale qui mérite une réflexion plus large sur le sujet. 

Créée par John Singleton, Eric Amadio & Dave Andron. Avec Damson Idris, Carter Hudson, Sergio Peris-Mencheta. États-Unis. Genre : Drame. Diffusée sur FX Networks. Disponible en intégralité sur Canal +.

© Ray Mickshaw/FX.

Crédits Photo : © Ray Mickshaw/FX. 

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